S’il y avait de véritables structures de veille démocratique,
des associations de défense des libertés individuelles et collectives
dignes de ce nom, il y a belle lurette que l’opinion nationale et internationale
aurait été sensibilisée sur le processus de récupération
des instruments démocratiques par le pouvoir en place. La énième
farce électorale qui vient de se réaliser, à travers l’élection
municipale du 23 avril dernier, n’aurait pas pu avoir lieu.
Elles auraient toutes en effet mis en garde contre l’exercice hors normes
de la démocratie. Les fraudes, les violences multiples, la mise au pas
des instruments électoraux auraient été stigmatisées.
Mais il y a de leur part un déni de défense de la démocratie
qui laisse libre champ au pouvoir pour implanter sa démocratie calibrée.
Cette liberté est d’autant plus grande que la caporalisation de
la plupart des médias permet de donner une image avenante du régime
en masquant ses dérives et en vendant bien son image à l’extérieur.
Il y a cependant des mouvements comme le Mouvement de la Paix, le Cercle d’Eveil,
des partis comme l’UNDD, qui n’ont de cesse de mettre en garde contre
la corrosion de la démocratie dans notre pays. On peut dire que depuis
les élections présidentielles, nous avons franchi la ligne rouge.
Cette élection, qui a permis à Blaise Compaoré, grâce
au viol de la Constitution en son article 37, à un fichier électoral
complice, de briguer un troisième mandat auquel il n’avait pas
droit et de la remporter, on savait que la sortie de route démocratique
était consommée.
Les élections municipales viennent de le confirmer. Le parti au pouvoir
et ses alliés, créés comme structures déversoirs,
ont remporté la quasi-totalité des communes urbaines et rurales.
Cela s’est fait grâce à des techniques électorales
éprouvées, grâce à la corruption des militants. Sur
toute l’étendue du territoire, la collusion entre le pouvoir et
la CENI a empêché nombre de militants de l’opposition, et
particulièrement de l’UNDD, qui avaient boycotté le scrutin
présidentiel, de voter pour ces municipales. Dans de nombreuses circonscriptions,
même des candidats n’auront pas pu voter parce que les présidents
des bureaux de vote les renverront au motif que leurs noms ne figurent pas sur
les listes.
Les votes multiples ont été la règle générale
sur toute l’étendue du territoire de même que les transports
massifs d’électeurs de bureau de vote en bureau de vote.
Dans les secteurs de la commune de Koudougou, comme au Secteur 6, il a été
détecté des votes par anticipation concernant plus de 1.000 bulletins
uniques. Dans cette même commune, un grand nombre de fraudeurs sera conduit,
souvent en procession, au Commissariat, qui avec 17, qui avec 50 cartes pour
voter. Dans bien de localités du pays, on a encore assisté à
l’utilisation de pièces établies au nom de personnes décédées
pour voter en leur lieu et place. Enfin, par une anticipation perfide, les cartes
non retirées pour l’élection présidentielle ont été
généralement confiées aux éléments du parti
au pouvoir pour distribution. La conséquence c’est que seuls leurs
rares militants qui n’ont pas voté sont entrés en possession
de leurs cartes. Le reste a été retenu et l’on a porté
mention sur les livrets de famille de noms pour permettre de voter en lieu et
place des propriétaires authentiques des cartes d’électeur.
Ce phénomène a été amplement vérifié.
La corruption électorale a été systématique comme
à chaque élection mais les localités ont particulièrement
été ciblées pour obtenir un renversement des tendances
afin que des leaders de l’opposition, qui y sont très implantés,
ne puissent pas gagner. On dira ce qu’on voudra mais si à la veille
d’une élection, on voyait les ministres de l’UMP aller de
département en département et au cours de réunions, distribuer
à des notables des liasses de billets de banque pour les amener à
voter pour leur parti, cela créerait un sacré scandale et l’opinion
française ne manquerait pas et l’opinion ne manquerait pas de sanctionner
l’UMP en attendant que la justice elle-même fasse son devoir. Au
Faso, hélas, la chose se passe le plus naturellement du monde. Il en
est ainsi parce que tout l’appareil de l’Etat, la quasi-totalité
des contre-pouvoirs est utilisé dans le seul objectif de conforter le
pouvoir, de travailler à convaincre de sa légitimité. Il
en est ainsi parce que le pouvoir a réussi la prouesse de les inféoder,
de les rendre dépendants, de lier leurs vies, leur avenir, au sien.
Si l’on n’assiste pas à une réaction au niveau de
ce qu’il reste comme forces vives de la nation au niveau de l’opposition
réelle, non gangrenée par la corruption, nous allons assister
à un enterrement en grande pompe de la démocratie. Les prochaines
législatives seront l’occasion pour le parti au pouvoir et ses
affidés de boucler la boucle avec un parlement qui sera à leur
seule image. Les institutions, les structures partisanes, seront débarrassées
de tous ceux qui dénoncent cette démocratie de façade,
remplacées par des hommes lige auxquels le pouvoir pourra attribuer les
rôles et les gratifications à sa convenance, organisant pour donner
le change une contestation interne au système.
Il s’agit d’une question de vie ou de mort pour le pouvoir. Au moment
où le contexte international lui est moins favorable, que les affaires
judiciaires remontent en surface, il n’a d’autre choix que de visser
les boulons. C’est dans cet objectif qu’il n’a pas fait dans
la dentelle pour faire main basse sur les mairies et qu’il imagine même
aller plus loin en corrompant les quelques élus de l’opposition.
Ici et là, on promet des avantages, des postes de maires adjoints à
quelques-uns si ce ne sont des espèces sonnantes et trébuchantes
pour qu’ils émigrent avec armes et bagages dans le parti présidentiel
ou dans ses succursales. Ce qui se dessine à Gombousgou en est tout à
fait illustratif. Avant même la proclamation officielle des résultats,
on y annonce la probable transhumance des 17 élus du parti de la panthère
vers un parti de la galaxie présidentielle en l’occurrence l’UPR.
Une note, qui a été précédée par plusieurs
contacts, a même été publiée dans Le Pays du 25 avril
2006.
A chacun de tirer les leçons sur l’état de pourrissement
de nos mœurs démocratiques et des hypothèques qui en résultent
pour un exercice démocratique sain.
Le pays se trouve un peu, pour reprendre une expression bateau, à la
croisée des chemins : où bien on se laisse entraîner par
le courant, le jugeant trop fort pour y résister, où bien on se
cabre pour le remonter et ainsi se sauver et sauver la démocratie.
Jean-Pierre Sawadogo
Militant de base de l’UNDD