Elections municipales du 23 avril 2006
Sortie de route démocratique confirmée

S’il y avait de véritables structures de veille démocratique, des associations de défense des libertés individuelles et collectives dignes de ce nom, il y a belle lurette que l’opinion nationale et internationale aurait été sensibilisée sur le processus de récupération des instruments démocratiques par le pouvoir en place. La énième farce électorale qui vient de se réaliser, à travers l’élection municipale du 23 avril dernier, n’aurait pas pu avoir lieu.
Elles auraient toutes en effet mis en garde contre l’exercice hors normes de la démocratie. Les fraudes, les violences multiples, la mise au pas des instruments électoraux auraient été stigmatisées. Mais il y a de leur part un déni de défense de la démocratie qui laisse libre champ au pouvoir pour implanter sa démocratie calibrée. Cette liberté est d’autant plus grande que la caporalisation de la plupart des médias permet de donner une image avenante du régime en masquant ses dérives et en vendant bien son image à l’extérieur.
Il y a cependant des mouvements comme le Mouvement de la Paix, le Cercle d’Eveil, des partis comme l’UNDD, qui n’ont de cesse de mettre en garde contre la corrosion de la démocratie dans notre pays. On peut dire que depuis les élections présidentielles, nous avons franchi la ligne rouge.
Cette élection, qui a permis à Blaise Compaoré, grâce au viol de la Constitution en son article 37, à un fichier électoral complice, de briguer un troisième mandat auquel il n’avait pas droit et de la remporter, on savait que la sortie de route démocratique était consommée.
Les élections municipales viennent de le confirmer. Le parti au pouvoir et ses alliés, créés comme structures déversoirs, ont remporté la quasi-totalité des communes urbaines et rurales. Cela s’est fait grâce à des techniques électorales éprouvées, grâce à la corruption des militants. Sur toute l’étendue du territoire, la collusion entre le pouvoir et la CENI a empêché nombre de militants de l’opposition, et particulièrement de l’UNDD, qui avaient boycotté le scrutin présidentiel, de voter pour ces municipales. Dans de nombreuses circonscriptions, même des candidats n’auront pas pu voter parce que les présidents des bureaux de vote les renverront au motif que leurs noms ne figurent pas sur les listes.
Les votes multiples ont été la règle générale sur toute l’étendue du territoire de même que les transports massifs d’électeurs de bureau de vote en bureau de vote.
Dans les secteurs de la commune de Koudougou, comme au Secteur 6, il a été détecté des votes par anticipation concernant plus de 1.000 bulletins uniques. Dans cette même commune, un grand nombre de fraudeurs sera conduit, souvent en procession, au Commissariat, qui avec 17, qui avec 50 cartes pour voter. Dans bien de localités du pays, on a encore assisté à l’utilisation de pièces établies au nom de personnes décédées pour voter en leur lieu et place. Enfin, par une anticipation perfide, les cartes non retirées pour l’élection présidentielle ont été généralement confiées aux éléments du parti au pouvoir pour distribution. La conséquence c’est que seuls leurs rares militants qui n’ont pas voté sont entrés en possession de leurs cartes. Le reste a été retenu et l’on a porté mention sur les livrets de famille de noms pour permettre de voter en lieu et place des propriétaires authentiques des cartes d’électeur. Ce phénomène a été amplement vérifié.
La corruption électorale a été systématique comme à chaque élection mais les localités ont particulièrement été ciblées pour obtenir un renversement des tendances afin que des leaders de l’opposition, qui y sont très implantés, ne puissent pas gagner. On dira ce qu’on voudra mais si à la veille d’une élection, on voyait les ministres de l’UMP aller de département en département et au cours de réunions, distribuer à des notables des liasses de billets de banque pour les amener à voter pour leur parti, cela créerait un sacré scandale et l’opinion française ne manquerait pas et l’opinion ne manquerait pas de sanctionner l’UMP en attendant que la justice elle-même fasse son devoir. Au Faso, hélas, la chose se passe le plus naturellement du monde. Il en est ainsi parce que tout l’appareil de l’Etat, la quasi-totalité des contre-pouvoirs est utilisé dans le seul objectif de conforter le pouvoir, de travailler à convaincre de sa légitimité. Il en est ainsi parce que le pouvoir a réussi la prouesse de les inféoder, de les rendre dépendants, de lier leurs vies, leur avenir, au sien.
Si l’on n’assiste pas à une réaction au niveau de ce qu’il reste comme forces vives de la nation au niveau de l’opposition réelle, non gangrenée par la corruption, nous allons assister à un enterrement en grande pompe de la démocratie. Les prochaines législatives seront l’occasion pour le parti au pouvoir et ses affidés de boucler la boucle avec un parlement qui sera à leur seule image. Les institutions, les structures partisanes, seront débarrassées de tous ceux qui dénoncent cette démocratie de façade, remplacées par des hommes lige auxquels le pouvoir pourra attribuer les rôles et les gratifications à sa convenance, organisant pour donner le change une contestation interne au système.
Il s’agit d’une question de vie ou de mort pour le pouvoir. Au moment où le contexte international lui est moins favorable, que les affaires judiciaires remontent en surface, il n’a d’autre choix que de visser les boulons. C’est dans cet objectif qu’il n’a pas fait dans la dentelle pour faire main basse sur les mairies et qu’il imagine même aller plus loin en corrompant les quelques élus de l’opposition. Ici et là, on promet des avantages, des postes de maires adjoints à quelques-uns si ce ne sont des espèces sonnantes et trébuchantes pour qu’ils émigrent avec armes et bagages dans le parti présidentiel ou dans ses succursales. Ce qui se dessine à Gombousgou en est tout à fait illustratif. Avant même la proclamation officielle des résultats, on y annonce la probable transhumance des 17 élus du parti de la panthère vers un parti de la galaxie présidentielle en l’occurrence l’UPR. Une note, qui a été précédée par plusieurs contacts, a même été publiée dans Le Pays du 25 avril 2006.
A chacun de tirer les leçons sur l’état de pourrissement de nos mœurs démocratiques et des hypothèques qui en résultent pour un exercice démocratique sain.
Le pays se trouve un peu, pour reprendre une expression bateau, à la croisée des chemins : où bien on se laisse entraîner par le courant, le jugeant trop fort pour y résister, où bien on se cabre pour le remonter et ainsi se sauver et sauver la démocratie.

Jean-Pierre Sawadogo
Militant de base de l’UNDD