Né en 1948 à Koudougou, marié à une Française,
Marie-Claude Mellano, père de 5 enfants et grand-père de 5 petits-enfants,
Maître Hermann Yaméogo est le premier fils de Maurice Yaméogo,
père de l'indépendance du Burkina Faso, anciennement, Haute-Volta.
Il entre en politique de façon spectaculaire en organisant des manifestations
jugées subversives pour obtenir la libération de son père,
incarcéré après le coup d'état qui le renversa en
1966. Arrêté, il sera jugé et condamné par un tribunal
spécial, à 7 ans de réclusion criminelle. Il n'a alors
que 18 ans. C'est en prison, où il passe deux ans, qu'il obtient le baccalauréat,
ce qui lui permet de s'inscrire en droit, une fois libéré. Après
l'obtention, à Nice en France, d'une maîtrise en droit, il ouvre
un Cabinet d'avocat à Ouagadougou.
A son retour au pays après ses études, Hermann Yaméogo
se retrouve à la tête de l'Union nationale pour la défense
de la démocratie (UNDD), créée par son père qui,
entre-temps, a été libéré mais demeure privé
de ses droits civiques et politiques. N'ayant pas l'âge pour se présenter
aux élections, le parti présentera le banquier Macaire Ouédraogo
qui créera la surprise inédite en Afrique, en mettant le président
d'alors, Sangoulé Lamizana, en ballottage. Hermann Yaméogo, pour
sa part, est élu député à l'Assemblée nationale.
Il a alors 27 ans.
Cette carrière politique sera momentanément interrompue après le coup d'état qui met fin, en 1980, à la IIIème République. Après un long intermède de régime d'exception, la IVe République est fondée en 1991. Après une lutte à laquelle il aura singulièrement participé, en reprenant du service comme Me Wade, Hermann Yaméogo participe à des gouvernements d'ouverture à travers les partis qu'il dirige. Mais comme Me Wade, il est pour cela souvent critiqué. Blaise Compaoré le tient en respect et n'a de cesse de le déstabiliser, l'obligeant à créer successivement le Mouvement des Démocrates Progressistes (MDP), l'Alliance pour la Démocratie et la Fédération (ADF), l'Alliance pour la Démocratie et la Fédération-Rassemblement Démocratique Africain (ADF-RDA) pour finir par réveiller l'Union Nationale pour la Défense de la Démocratie (UNDD) disparue depuis 1980, qu'il revoit et corrige pour en faire l'Union Nationale pour la Démocratie et le Développement (UNDD) avec de nouveaux signes de reconnaissance, notamment une panthère comme symbole.
Pressenti par son parti et par des partis regroupés dans ALTERNANCE
2005 (regroupement de 14 formations politiques) en tant que candidat à
la présidentielle de 2005, il est le candidat le plus remuant et le plus
inquiétant pour Blaise Compaoré qui, le sachant bien, ne lui fait
aucun cadeau. Lui non plus ne s'en laisse pas conter qui dénonce la politique
de Blaise Compoaré faite de très nombreux crimes en interne comme
en externe, de multiples ingérences extérieures, et qui justifie
à ses yeux, l'alternance pour sécuriser le pays et la sous-région.
De tout cela, il a accepté de s'entretenir avec Afrique Education.
Monsieur le Président de l'UNDD, dans cinq mois, l'élection présidentielle à laquelle vous êtes candidat, sera organisée au Burkina Faso. Pourquoi contestez-vous au président Compaoré le droit de se présenter lui aussi ?
Je ne suis pas seul à lui contester ce droit. Des partis politiques
au nombre de 14, regroupés au sein d'ALTERNANCE 2005, le lui contestent
également. Il en va de même de nombreuses associations de défense
des droits de l'homme et de nombreux praticiens et enseignants de droit. Comme
eux tous, je soutiens que Blaise Compaoré ne peut pas se présenter
à l'élection présidentielle de novembre 2005, pour plusieurs
raisons.
Premièrement, le bilan du programme sur lequel il a été
élu pour son deuxième septennat est négatif. Jugez-en par
vous-même.
- Il voulait " Etablir un contrat pour la modernisation de notre économie
". Nous avons eu droit à un contrat pour le démantèlement
de nos industries naissantes (privatisations sauvages de nos unités de
production, licenciements abusifs de nombreux travailleurs, absence de plans
sociaux cohérents et acceptables pour les déflatés...),
un contrat pour la patrimonialisation de l'économie par des clans, des
groupes d'intérêt et des individus aux origines entrepreneuriales
douteuses et surprenantes.
- Il se proposait de " Construire une société encore plus
solidaire qui affirme le leadership national, assure plus de qualité
dans la vie des Burkinabé, tout en partageant plus équitablement
les fruits de la croissance ". Nous avons écopé d'une société
moins solidaire, plus individualiste, plus violente, avec des murs sociales
plus dépravées que jamais dans laquelle la qualité de vie
de l'immense majorité des Burkinabé a chuté, dans laquelle
les fruits de la croissance ont été systématiquement orientés
vers les plus riches ; d'une société qui connaît la famine.
- Il s'était engagé à " Promouvoir le développement
institutionnel et la culture démocratique comme instrument de mise en
uvre du développement solidaire ". Eh bien, nous voilà
avec une démocratie de façade parce que nous n'avons pas en face
de nous des responsables qui croient effectivement à cette démocratie
mais des dirigeants qui ont toujours, profondément ancré en eux
les élans, les réflexes hérités de la période
des Etats d'exception qu'a connus le Burkina Faso. Nous voilà gratifiés
d'une démocratie en " trompe-l'il " parce que reposant
sur des institutions de qualité médiocre, inféodées
de fait à la personne du chef de l'Etat, toutes choses qui expliquent
la chute abyssale de l'éthique sociale et des valeurs démocratiques
autant que la fuite en avant vers la consécration de la monarchie républicaine.
- Il disait vouloir " Réussir notre insertion dans le processus
de mondialisation et d'intégration régionale et rechercher pour
notre pays un rayonnement encore plus grand ". A 5 mois de la fin de son
deuxième septennat, il a réussi la prouesse de nous classer avant-avant-dernier
dans l'indice de développement du PNUD, d'engager le pays dans des conflits
régionaux, de désarticuler les fragiles jalons de l'intégration,
de nous fâcher avec la plupart de nos voisins.
Vous voyez, Blaise Compaoré devrait avoir la décence de ne pas demander au peuple, après avoir mal exécuté le mandat pour lequel il a été élu, de lui faire confiance pour briguer un troisième mandat, au demeurant illégal. Et c'est là la deuxième raison, suffisante en soi, pour que Blaise Compaoré ne soit pas admis dans la course pour la présidentielle à venir.
Qu'en est-il exactement de cette interdiction ?
La Constitution de la IVe République, adoptée le 2 juin 1991,
et toujours en vigueur, impose dans son article 37, la limitation du mandat
présidentiel à deux exercices. C'est à la suite d'un consensus
national, pendant les travaux préliminaires, que ce principe a été
arrêté. Blaise Compaoré a été élu,
avec un taux de participation avoisinant les 20 %, en 1991 à travers
un scrutin largement boycotté. Il lève en 1997, le verrou de la
limitation. Beaucoup de partis politiques au Burkina Faso, d'associations, de
praticiens et de professeurs de droit notamment constitutionnel, soutiennent
comme moi, que Blaise Compaoré, président sortant, ne peut pas
se présenter pour un troisième mandat. Les raisons tiennent à
des considérations de bon sens comme de droit.
D'un point de vue purement logique, il faut savoir que la Constitution de la
IVe République a été préparée par une commission
comprenant toutes les catégories socio-professionnelles et lors de ces
discussions, un consensus national y a été dégagé
autour de la limitation du mandat présidentiel à deux termes de
sept ans chacun., consensus renforcé dans l'article 37 de la Constitution
qui a été adoptée par référendum le 2 juin
1991. Le président Compaoré, élu en 1991 pour un premier
mandat de 7 ans, lève le verrou de la limitation en 1997 par une révision
intra-parlementaire. Cela provoque un tollé général, l'importance
de la question nécessitant l'interpellation du peuple par référendum.
En 1998, survient l'assassinat de Norbert Zongo par des éléments
de la sécurité rapprochée, liés à François
Compaoré, frère cadet du président. C'est l'insurrection.
Dans la foulée des manifestations, le rétablissement de la limitation
des mandats est réclamé parmi les revendications populaires. Acculé
par la vague protestataire, le pouvoir réhabilite l'article 37 mais en
ramenant le mandat à cinq ans au lieu de sept ans. La plupart des Burkinabé
se disent que la faute de la révision pirate de 1997 a été
réparée et que le premier septennat écoulé, Blaise
Compaoré, au terme du présent septennat, ne pourrait plus briguer
un autre mandat puisqu'au terme de la même Constitution toujours en vigueur,
nul ne peut briguer plus de deux mandats.
2) Mais où se trouve le différend qui provoque un débat aussi animé dans l'opinion ?
Ce différend se trouve dans l'interprétation qui est faite de
la révision par le pouvoir. Ce dernier s'abrite derrière le principe
de la non-rétroactivité des lois pour dire que la révision
de 2000 n'est pas rétroactive et que par conséquent, Blaise Compaoré
peut terminer son deuxième septennat et repartir pour deux mandats supplémentaires,
la loi, à leur sens, remettant tous les compteurs à zéro,
effaçant par conséquent, le premier mandat, le deuxième
en cours pour ne jouer son plein effet qu'à partir de 2005.
Nous, nous soutenons que la Constitution en vigueur est toujours la même,
prescrivant en son article 37 l'interdiction de briguer plus de deux mandats.
Si le principe de la non-rétroactivité des lois empêche
que l'on puisse appliquer la révision au mandat en cours pour le ramener
à cinq ans, ce principe ne joue pas sur la limitation des mandats car
en 2005, il y aura application de l'effet immédiat de la loi et là,
Blaise Compaoré ne pourra plus briguer un nouveau mandat, sauf à
revenir sur la limitation par un référendum ou en adoptant une
nouvelle Constitution.
Mais pourquoi n'avoir pas obtenu une clause spécifiant que la révision de 2000 ré-instaurant la limitation, s'impose à Blaise Compaoré ?
Il faut suivre l'esprit frauduleux qui a dominé les deux révisions
pour comprendre. Au Burkina Faso, il faut tout d'abord relever que la volonté
de pérennisation au pouvoir ne s'est pas faite sans remous. Alors qu'en
Tunisie ou au Tchad tout récemment par exemple, les choses se sont faites
par référendum, au Burkina, les chemins seront tortueux. C'est
d'abord la voie de la révision intra-parlementaire qui a été
empruntée pour déverrouiller le mécanisme de la libération
de 1997.Un coup pour rien : cela n'a été accepté ni par
l'opinion ni par les partis d'opposition. On notera d'ailleurs que dans le contexte
de la révolte qui a suivi les assassinats de Norbert Zongo et de ses
compagnons d'infortune, le Collège de sages créé pour aider
à la sortie de crise, avait recommandé le rétablissement
de cette limitation, reconnaissant par le fait même qu'elle n'aurait jamais
dû avoir lieu.
Dans l'esprit de tout le monde, la révision de 2000 intervenue après
cette recommandation, ne pouvait pas à la fois remettre les choses en
l'état (réhabilitation de la limitation du mandat) en condamnant
donc le trouble causé à la constitution et dans le même
élan, permettre à Blaise Compaoré de réaliser sa
forfaiture en l'exemptant de la soumission à la limitation du mandat
présidentiel. Ce n'est pas une simple question de bon sens, c'est une
question qui découle de la logique juridique.
Nul n'est censé ignorer la loi, a-t-on coutume de dire en rajoutant qu'elle
s'applique à tous. C'est parce que la loi obéit au principe d'égalité
et qu'elle ne différencie pas entre les citoyens ; la révision
de 2000 ne peut donc pas être rigoureuse pour certains et clémente
pour d'autres, s'appliquer à Bernard ou Marcel et pas à Blaise
Compaoré. D'ailleurs, comment peut-on imaginer qu'à l'époque,
les 21 députés de l'opposition aient pu obtenir contre 90 députés
du parti au pouvoir, une clause que ces derniers ne voulaient manifestement
pas, une clause qui, comme le prétendent certains responsables du pouvoir,
aurait été (avant la deuxième révision) acquise
par consensus alors que les partis représentés à l'Assemblée
refusaient toute réhabilitation de la limitation qui ne s'applique pas
à Blaise Compaoré ?
Et puis, on peut se demander aussi, en retournant la question à ceux
qui prétendent que le président sortant peut se présenter
en 2005, pourquoi sachant que la loi s'applique à tous, ils n'ont pas
précisé dans une clause spéciale d'exonération,
que Blaise Compaoré est le seul qui puisse briguer plus de deux mandats
successifs ? C'est parce qu'ils savaient que cela aurait brisé les concertations
en cours pour sortir de la crise, compromis la formation du gouvernement protocolaire
dans lequel devaient participer les partis d'opposition, ramené les manifestants
dans la rue. Alors, on a décidé de jouer de feintise, ce qui établit
la fraude à la Constitution dont ils se sont rendus coupables. Et l'opposition,
face à une atteinte à la Constitution, n'est limitée par
aucune condition de temps pour contester le crime.
De quels moyens disposez-vous pour contrer la candidature du Président ?
Les moyens dont nous disposons sont constitutionnels. Dans son serment présidentiel,
à l'article 44, le président a notamment juré sur son honneur
de préserver, de respecter, de faire respecter et de défendre
la Constitution et les lois. En persistant pour se présenter contrairement
à l'article 37, il commettrait un grave crime puisque l'article 166 considère
que l'atteinte à la Constitution figure parmi les crimes les plus graves
commis à l'encontre du peuple. Il se trouve que dans l'article 167 qui
suit, il est prévu que tout pouvoir qui ne tire pas sa source de la constitution,
notamment, celui issu d'un coup d'état ou d'un putsch est illégal
et ouvre droit à la désobéissance civile à tous
les citoyens.
En vertu de ces dispositions, la désobéissance civile peut être
engagée comme elle peut l'être en se basant sur la personnalisation
du pouvoir en cours contrairement à l'article 168 qui l'interdit.
Vous voyez, nous avons une loi fondamentale qui a reconnu les pouvoirs les plus
étendus au peuple et c'est à elle qu'on pourra s'adosser pour
combattre la forfaiture projetée.
Mais pourquoi ne saisissez-vous pas le Conseil Constitutionnel pour vous départager ?
Il faut d'abord souligner que le Conseil constitutionnel peut être saisi
en interprétation par1/5e des députés. Si le CDP (Congrès
pour la démocratie, parti au pouvoir, ndlr) ne le fait pas, c'est parce
qu'il est gêné aux entournures de devoir demander à un organe
" soumis ", de le faire. De la même façon, les partis
satellites ou considérés comme tels, en dépit de ce qu'ils
se réclament de l'opposition, ne seraient pas crédibles en demandant
cette interprétation. L'idéal serait que la demande vienne de
l'opposition véritable.
Je ne suis pas favorable à cette saisine émanant de parlementaires
et de candidats de l'opposition. Il n'est pas exclu cependant que la procédure
soit mise en uvre mais je ne m'inscris pas dans cette dynamique parce
que j'estime que tous les organes qui pourvoient à la nomination des
membres de ce Conseil ont à leur tête des éléments
du pouvoir. Et malgré une Constitution qui repose sur la différenciation
des organes de l'Etat, le Burkina Faso pratique comme la Tunisie " une
si douce dictature " (pour reprendre l'expression de Taoufik Ben Brik)
à travers laquelle le pluralisme politique, syndical, de presse
n'arrive pas à masquer une monopolisation et une concentration de fait
de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme, Blaise Compoaré.
Ce ne sont pas les 100 et quelques partis politiques qui feront illusion ; la
plupart d'entre eux sont des structures satellites du parti-Etat, le CDP. Aller
dans ces conditions saisir le Conseil constitutionnel, c'est aller au-devant
d'un débouté dont le pouvoir se prévaudra en cas de contestation,
pour accuser l'opposition de ne pas respecter les décisions de justice.
Au moment où se tient un deuxième Sommet à Pretoria, le débat sur l'implication du Burkina Faso en Côte d'Ivoire fait rage et vous restez parmi les accusateurs les plus virulents de Blaise Compaoré, dénonçant ses ingérences et l'impunité internationale dont il bénéficierait. Avez-vous les preuves de ce que vous avancez ?
Je vais d'abord dire que les charges existent, qui découlent d'enquêtes,
de témoignages, d'aveux
qui montrent qu'il y a eu accoutumance
à cette criminalité. Tout a commencé au plan interne. Le
régime de Blaise Compaoré est comptable de nombreux morts. La
Coordination nationale du Collectif des organisations démocratiques de
masse et de partis politiques a recensé 118 victimes de sang (liste non
exhaustive) qui s'ajoutent aux nombreux crimes économiques à la
date du 10 février 2002.
L'appétit, dit-on, vient en mangeant. Marie-Roger Biloa, qui dans un
titre évocateur " Blaise comme Sang ", n° 305 d'Africa
International, avait dépeint l'homme et son régime, n'était
pas la seule à dénoncer la criminalité d'Etat au Burkina
Faso. Après avoir domestiqué les institutions au plan national
et inféodé en particulier la justice pour s'assurer l'impunité,
l'équipe au pouvoir s'est de plus en plus distinguée à
travers des immixtions dans les conflits régionaux. L'ampleur et la systématisation
de ces ingérences ont valu au " pays des hommes intègres
" d'être baptisé " le petit piment " de l'Afrique
de l'Ouest dans le quotidien l'Observateur-Paalga du 9 février 2000 par
le bien connu Zoodnoma Kafando.
Loin de s'offusquer de ces " labels ", l'équipe Compaoré
s'en accommode. La capacité de nuisance en vient à hisser le Burkina
Faso au rang de puissance régionale voire même continentale sans
rapport aucun avec sa puissance économique. Il fallait compter avec le
système pour éviter des problèmes ou pour faire de juteuses
affaires. Cette situation explique le profil bas de bien de pays africains plus
pourvus que lui, et même la cour assidue que lui faisaient (et lui font
toujours) certains partenaires financiers.
Mais d'où est parti le phénomène de l'ingérence que vous dénoncez ?
Les choses ont commencé avec le Libéria. Le régime Compaoré a été l'un des plus fervents et constants soutiens de Charles Taylor dans les deux guerres civiles qui ont ravagé ce pays faisant 300.000 morts, des blessés et mutilés en grand nombre, occasionnant des destructions à grande échelle d'infrastructures et de biens multiples. Devant la désapprobation de l'opinion, l'Observateur-Paalga s'en était fait l'écho en interpellant le 13 Novembre 1992 le Ministre Thomas Sanou, à l'époque, en charge des Relations extérieures. La question congrue suivante lui avait été posée : " Que diable sommes-nous allés faire dans cette galère, Monsieur le Ministre ? " Le Ministre essaya de s'expliquer mais difficilement, en s'emmêlant, comme on dit, les pinceaux. A l'époque, un certain nombre de partis politiques de l'opposition, avaient dans une déclaration intitulée " Non à l'envoi de nos troupes au Libéria ", dénoncé les demandes faites en ce sens par Thomas Sanou à l'Assemblée, notamment, parce que ces opposants soupçonnaient le pouvoir de continuer à livrer des armes à Charles Taylor : " Répondez si c'est le cas et sans détours que le Burkina Faso n'aide plus Monsieur Taylor et ne lui fournit plus ni logistiques, ni armes. C'est tout ! Mais on vous comprend , ce n'est pas facile de défendre l'indéfendable dans une cause injuste et perdue d'avance ". On se souviendra du reste que le chef de l'Etat, après avoir nié toute intervention du Burkina Faso au Libéria, avait fini par revenir sur ces dénégations en promettant de ne plus recommencer. Ce que ces partis ont rappelé en reproduisant dans leur déclaration, les propos du président tirés d'une interview publiée par l'Observateur-Paalga le 9 Septembre 1991, au sujet de la présence de troupes burkinabé au Libéria : ".Nous y avons ainsi envoyé 700 -sept cents- combattants.. Nous n'avons enregistré que 3 morts ". Et le groupe de partis d'insister particulièrement sur le fait qu'il ait dit que " si c'était à refaire, on ne l'y reprendrait plus ". Ce n'est ni plus ni moins qu'un aveu. Or, l'aveu est considéré comme la reine des preuves.
Respectera-t-il sa parole ?
Pas du tout. A l'occasion de la seconde guerre civile, Blaise Compaoré
sera encore aux côtés de son ami Taylor, s'opposant à la
force ECOMOG de la CEDEAO, n'hésitant même pas à la faire
traiter, par la voix de son ministre chargé de Mission à la Présidence,
Salif Diallo, de " force d'intervention et non de maintien de la paix ".
Cette attitude soulèvera notamment le courroux de la CEDEAO et particulièrement,
du Nigeria dont un des bâtiments aurait été coulé
par un officier burkinabé. Cette guerre a été coûteuse
à tous points de vue et a laissé des stigmates encore visibles
en Afrique de l'Ouest.
Il n'est pas superflu de rappeler la situation " kafkaienne " provoquée
par la présence à la fois hors mandat et sous mandat des soldats
burkinabé au Libéria durant cette période. Pendant la deuxième
guerre civile, à cause des pressions internationales, les gouvernants
se sont mis officiellement sous la bannière de la CEDEAO sans pour autant
cesser l'aide à Taylor, ce qui a amené le pouvoir à être
belligérant vis-à-vis de ses amis rebelles mais tout à
la fois des forces de l'ECOMOG et à faire encourir de la sorte le risque
que dans cet imbroglio, des soldats burkinabé n'en viennent à
tirer sur d'autres soldats burkinabé ! Ces deux guerres, il faut le souligner
et le dénoncer, n'étaient pas seulement des guerres pour la conquête
du pouvoir mais aussi des guerres de prédation, pour accéder aux
richesses du pays (diamant, bois..), des guerres pour vendre des armes. De nombreux
rapports et témoignages en attestent.
Pour vous donc, c'est avec le Libéria que le pouvoir de Blaise Compaoré se serait fait la main en matière d'ingérence ?
Tout à fait puisqu'après, l'immixtion du pouvoir Compaoré sera dénoncée en Angola et en Sierra Leone. Nous avons même marché à Ouagadougou, fait unique en Afrique, pour demander officiellement que le pouvoir cesse tout appui et tout commerce avec Savimbi. De nombreux témoignages et enquêtes provenant de journalistes célèbres, d'ONG réputées et même des Nations-Unies, ont fait état des connexions entre les rebelles de l'UNITA et le réseau Compaoré. La conversion de Ouagadougou en une plaque tournante de trafic de diamants, comme conséquence de ses relations coupables, a même été à plusieurs reprises dénoncée. Des scandales ont éclaté pendant cette période de relations condamnables à propos de trafics d'or, de diamants, de faux dollars au Brésil etc...
Parallèlement à tout cela, le régime Compaoré est
aussi intervenu en Sierra Leone. Et là encore, des enquêtes et
témoignages foisonnent. En Sierra Léone, on sait que l'horreur
a atteint son comble avec la panoplie des meurtres, viols, esclavage sexuel
mais aussi, les amputations de membres d'hommes, de femmes, même de nourrissons,
avec des actes de cannibalisme et la consommation forcée de la fameuse
" soupe rebelle ", composée de mains, pieds, parties génitales,
relevée d'oignons, de tomates et de forts aromates.. Et le " nec
plus ultra " était de faire consommer aux infortunés les
membres de leurs propres parents ! Malgré tout cela, chez nous, le cercle
du pouvoir, à la limite, plastronne. C'est à se demander seulement
d'où il tire cette assurance tranquille quant à son " intouchabilité
". Foday Sankoh, libéré de sa captivité nigériane,
vient comme si de rien n'était, faire une halte à Ouagadougou
sur la voie du retour, pour dire merci à son protecteur, Blaise Compaoré.
Le traumatisme causé par les interventions du régime burkinabé
est tel, si infamant pour l'honneur national que dans certains de ces pays,
les Burkinabé sont intégrés dans l'imagerie populaire,
à des monstres dont on va même jusqu'à invoquer l'image
pour effrayer les enfants insupportables. Peut-on seulement réparer un
tel préjudice ? Et combien de temps faudra-t-il pour reconstruire la
réputation ternie du pays ?
Mais comment en est-on arrivé à l'ingérence en Côte d'Ivoire ?
Après avoir juré de son innocence dans tous ces conflits et spécialement dans celui qui a déchiré la Sierra Leone, allant même jusqu'à mettre en place, aux temps chauds où planait une menace de sanctions des Nations Unies, une commission chargée de veiller au respect de l'embargo (et contrôlée du reste de bout en bout par les tenants du pouvoir), le régime retombera dans ses travers en alimentant et en préparant, ensemble et de concert avec les rebelles ivoiriens réfugiés sur son sol, l'attaque du 19 Septembre 2002 qui a amené la guerre civile en Côte d'Ivoire. On peut même dire, en raison de la présence de ces rebelles au Burkina Faso pendant que les Nations Unies faisaient des enquêtes pour savoir si le pays avait ou non brisé l'embargo, sur les ventes d'armes à la Sierra Leone, que la toile se tissait déjà, ce qui fait ressortir clairement la préméditation, la duplicité et le caractère multi-récidiviste notoire du pouvoir. Ce qui est grave, débordant de cynisme, c'est qu'au moment même où il jurait n'avoir pas brisé l'embargo et qu'il faisait le serment de ne plus jamais tomber dans les mêmes déviances en s'exclamant le 31 Mars 2001 au Stade du 4 Août, à la consécration de la Journée nationale de pardon : " Plus jamais ça au Burkina Faso ", Blaise Compaoré était déjà parti pour faire de la Côte d'Ivoire son " casse " du siècle.
Mais, anticipant sur les suites possibles de cet engagement à venir, il préparait dans le même temps l'opinion en lui donnant à consommer l'idée de la rupture avec Charles Taylor. C'était l'époque des critiques acerbes contre ce dernier. Il fallait avec l'appui des médias, convaincre que Blaise Compaoré et Charles Taylor étaient devenus chien et chat. Qui pourrait alors, lorsque les choses seraient déclarées et que les dénonciations fuseraient, convaincre de l'existence de quelque connexion possible entre lui et Taylor dans la crise ivoirienne ? Grâce à une campagne médiatique anticipatoire, le monde apprendra que l'amitié était rompue entre les deux amis inséparables. Et pour convaincre définitivement que les ponts étaient à jamais rompus, on verra même débarquer à Ouagadougou, une brochette d'opposants libériens reçus en grande pompe. On n'hésitera même pas à s'engager dans une opération surréaliste de médiation entre Taylor et son opposition !
Mais voilà, en ce moment même, Blaise Compaoré et les siens étaient pris en flagrant délit de violation de l'embargo ainsi qu'en a fait état le Rapport de Global Witness intitulé 'Les Suspects habituels' de Mars 2003. Cela faisait 6 mois que la guerre était déclenchée en Côte d'Ivoire ! Nous entrons là de plain-pied dans le cadre de la violation du serment présidentiel, du mensonge d'Etat.
Il y aura non seulement participation directe depuis l'asile accordé
aux réfugiés ivoiriens pour les préparer militairement,
financièrement, au 19 Septembre mais aussi, assistance en moyens multiples,
allant des armes aux hydrocarbures en passant par des ouvertures politiques
et diplomatiques. Cela s'est fait en violation de la Constitution et des traités
notamment ceux de la CEDEAO, de l'Union Africaine, des Nations Unies condamnant
l'ingérence.
Même les rebelles, indirectement, avouent la collusion avec le pouvoir
burkinabé. " IB " sera d'ailleurs très précis,
lors d'une interview qu'il a accordée à Jeune Afrique l'Intelligent,
interview parue le 18/09/2004. Avant de le citer, il faut encore et toujours
rappeler que la preuve des preuves, la reine des preuves, c'est l'aveu et il
l'a fait en ces termes après avoir précisé qu'il était
informé de tout ce qui se passait sur le terrain en Côte d'Ivoire
dès le 19 Septembre 2002 : " Je ne devais pas entrer en Côte-d'Ivoire.
J'étais le seul à avoir le statut de réfugié politique.
Tous les autres vivaient sous mon toit comme exilés, ils ont donc pu
entrer sans problème. Mon apparition en territoire ivoirien aurait immédiatement
déclenché les accords de défense du pays avec la France.
Je ne pouvais pas impliquer directement ceux qui m'avaient donné asile.
L'attaché de défense français venait me voir tous les deux
jours, pour s'assurer que je n'étais pas sur le terrain. D'ailleurs,
il suffisait de voir mes hommes avec leur thuraya (téléphone satellitaire)
pour comprendre que tout était réglé depuis Ouagadougou
".
Mais comment pensez-vous que l'on puisse attraire le régime devant une juridiction internationale ?
La Charte des Nations-Unies, le droit pénal international, la doctrine pénale internationale, la jurisprudence pénale internationale, la Cour pénale internationale, offrent des bases juridiques pour le déclenchement de poursuites contre le groupe Compaoré. Le déferrement de Charles Taylor qui, de son exil doré, continue d'entretenir l'instabilité dans la sous-région avec la complicité du régime Compaoré comme le dénonce le Procureur David Crane, peut dégripper la machine de l'impunité.
Pensez-vous que toutes les conditions soient réunies depuis l'Accord de Pretoria pour un règlement définitif de la crise ivoirienne ?
Si j'ai salué cet Accord, je n'ai jamais pensé qu'il suffisait
en soi à sceller définitivement le retour à la paix pour
les raisons suivantes.
Depuis que dans l'Accord de Linas Marcoussis, on a pris en compte le souci d'intégrer
le volet économique de la crise en prévoyant la création
de pôles de développement et de régulation des flux migratoires.
On n'en a plus fait cas ; on n'a pas davantage mis à exécution
la promesse faite par Jacques Chirac de travailler à réunir la
communauté des bailleurs de fonds pour aider les pays qui ont souffert
de la guerre. Je reste convaincu que les déterminants économiques
étant les plus importants dans la crise, si l'on ne trouve pas les moyens
de mettre à niveau les économies des pays de la sous-région.
Mais l'autre raison, qui me pousse au pessimisme, c'est l'absence d'un accord
séparé venant en complément de l'Accord de Pretoria entre
le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire. Pour moi, tant qu'un tel accord n'interviendra
pas, on n'aura pas réglé les problèmes de fond. Le régime
de Compaoré, qui est devenu exportateur de café et de cacao, a
fini par montrer qu'il n'a pas intérêt à voir la fin d'une
crise qu'il a déclenchée et dont il se nourrit.
Je suis d'autant plus pessimiste que jusqu'à Thabo M'Béki, à
l'Union Européenne, aux Nations-Unies (je me garde bien de parler de
la CEDEAO et de l'Union Africaine), on se refuse toujours à situer les
responsabilités dans cette crise. On laisse toujours courir ceux qui
ont agressé la Côte d'Ivoire le 19 Septembre et mis véritablement
le feu à la mèche.
Propos recueillis par
Jean-Paul Tédga