Hermann
Yaméogo : Le processus démocratique africain a échoué.
Il faut refonder la démocratie.
L’Evénement : On constate qu’au niveau du Sénégal,
Abdoulaye Wade est passé avec 55%, mais son poursuivant immédiat
n’a même pas 15%. C’est un scénario à
la burkinabé ça ?
Hermann Yaméogo : C’est un problème de fond que vous
évoquez. Pour moi, que ce soit au Sénégal ou au Burkina
Faso, ce n’est pas dans la pure transparence que ces élections
se déroulent. On observe toujours qu’il y a dans tous ces
pays une méconnaissance du droit de suffrage. On ne permet pas
au peuple d’exprimer dans la transparence sa volonté.
L’élection, au bout du compte étant maîtrisé
par les hommes au pouvoir, ne peut pas être le reflet de la réalité
au niveau populaire. Sinon, je ne peux m’imaginer qu’un parti
comme le parti socialiste qui a tellement d’emprise dans la vie
publique sénégalaise s’en sorte avec ce score de moins
de 15%. Il n’ y a pas une libre expression de la démocratie
aujourd’hui.
L’Evé : En fin de compte, sur quoi faut-il tabler en Afrique
afin que les élections reflètent, comme vous le dites, le
droit de suffrage des citoyens ?
H.Y : C’est un problème que l’Union africaine même
a constaté, parce que si la Commission de l’union, en se
retrouvant à Brazzaville, a fait le constat que le processus démocratique
a échoué en Afrique et qu’il faut refonder la démocratie,
c’est tout dire. Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est
que dans les causes qu’ils ont évoquées, entrent en
ligne de compte la maîtrise des instruments électoraux par
le pouvoir en place, le refus du dialogue démocratique, la pérennisation
des hommes d’Etat au pouvoir.
Tout cela était ressorti, mettant directement en cause la responsabilité
de ceux mêmes qui sont à la tête des Etats, à
la tête de l’Union africaine. Si ceux qui sont au pouvoir
accaparent tous les organes de l’Etat, on prend l’exemple
du Burkina Faso, c’est Blaise Compaoré, le Législative,
c’est Blaise Compaoré, le Judiciaire, c’est Blaise
Compaoré. A partir de là, le jeu est faussé. Au niveau
des partis politiques d’opposition même, on voit des partis
qui se créent, se réclament de l’opposition et qui
manifestement ne sont pas des partis d’opposition. Ils sont instrumentalisés
par le pouvoir.
Le cas qu’on a ici est unique en son genre : un parti politique
d’opposition, chef de file de l’opposition, qui est récupéré
par le pouvoir et qui se trouve dans le gouvernement. On n’a jamais
vu ça. Cela montre que le pouvoir lui-même n’est pas
respectueux de la différence, de la différenciation des
organes, n’est pas respectueux de la démarcation qui doit
exister entre majorité et opposition.
L’Evé : Est-ce qu’aujourd’hui, le problème
ne se pose pas en terme d’homme ?
H.Y : Je ne dis pas que les partis politiques et les opposants eux-mêmes
n’ont pas une part de responsabilité dans ce qui se passe.
Mais si on fait l’histoire politique et constitutionnelle de notre
pays, on n’a jamais vu ce qui se passe aujourd’hui sous la
4è République. C’était agréable de faire
la politique sous Lamizana. On ne constatait pas tout ce qu’on constate
aujourd’hui. Il y avait des ballottages. A l’Assemblée,
les débats étaient animés, parce que c’est
un homme qui a laissé les choses se dérouler normalement.
Même s’il y avait quelques fraudes, c’était tellement
minime.
Donc, il n’y avait pas autant de transhumances politiques. Il n’
y avait pas autant d’implication de l’Etat dans la vie intérieure
des partis politiques. On n’a jamais vu Lamizana faire créer
un parti politique, un journal, un syndicat ; on n’a jamais vu ça.
Voir le coutumier pour l’acheter, on n’a jamais vu ça.
C’est pour cela que dans les années 1970, on nous présentait
comme le modèle dans toute l’Afrique.
L’Evé : Lors de votre dernier congrès, vous avez parlé
de pause démocratique. En quoi elle va consister dans notre situation
présente ?
Quand je fais le point avec la petite expérience que j’ai,
quand on est sorti de situation des coups d’Etat en 1966, quand
il y a eu la guerre du Mali que Lamizana a tenté le MNR et que
ça n’allait pas, tout le monde s’est mis d’accord
avec les syndicats, les hommes politiques. On était avec les Jo
Weder et tout ça, on a mobilisé et il a accepté de
faire une pause, pour ausculter le pays : qu’est-ce qui ne va pas,
au plan économique, au plan politique, au plan social. Il a fait
la Commission spéciale, je dis souvent que quand on parle de Conférence
Nationale dans tous les ouvrages, on croit que cela a commencé
au Bénin, mais c’est avec Lamizana que ça commencé,
puisque la Commission spéciale, il y avait des partis politiques,
il y avait des coutumiers, il y avait toutes les catégories socio-professionnelles
dans la Commission spéciale et qui avait pour vocation d’ausculter
le pays pour recenser des propositions de solutions au plan politique,
économique et sociale.
On a fait une pause pour repartir sur de bonnes bases. Blaise a promis
de démocratiser le pays, c’est pour tout cela qu’après
les événements tragiques du 15 Octobre 1987, nous avons
décidé de l’accompagner pour instaurer la démocratie,
mais c’est parti d’un mauvais pied. Il instaure la démocratie,
il continue les ingérences à l’extérieur, il
monopolise tous les organes de l’Etat, Lorsqu’après
l’assassinat de Norbert Zongo, le 13 décembre 1998, il y
a eu le consensus, qu’on est arrivé à avoir un minimum
d’entente sur certains points, cela a été révoqué.
On fait une pause et on revoit les institutions, la nature même
des institutions, tout ce qu’on peut adopter comme mesure, relever
le niveau d’éthique politique qui est tombé très
bas.. Sinon, si on fonce comme ça, tête baissée, on
va droit dans le mur.
L’Evé : La pause consisterait en quoi ?
Techniquement, on se donne 6 mois à un an pour tout remettre à
plat. Est-ce que le régime qu’on a, est-ce que les institutions
que nous avons sont fonctionnelles ? Est-ce qu’il ne faut pas aller
vers une 5è République ? Est-ce qu’il ne faut pas
faire en sorte de diminuer le pouvoir du Président ? Est-ce que
ce n’est pas parce que le Président est omnipotent, qu’il
a tellement de pouvoir qu’on arrive à des situations de blocage
intérieur et d’ingérence à l’extérieur
?
Est-ce qu’il ne faudra pas prendre une autre voie pour mieux acclimater
la démocratie en Afrique ? Est-ce qu’il ne faudra pas donner
plus de pouvoir au parlement ? Réduire un peu les attributions
du Président du Faso, mieux responsabiliser le Premier ministre
? Est-ce qu’il ne faudrait pas opérer un partage de pouvoir,
un partage de prérogatives, c’est-à-dire aller vers
une décentralisation beaucoup plus sincère, transférer
des compétences au niveau des collectivités décentralisées.
Donc c’est une vision d’ensemble. Cela concerne les institutions,
les instruments électoraux et les textes que nous allons adopter
pour essayer d’appliquer une nouvelle démocratie.
L’Evé : Est-ce qu’il ne faut pas des préalables,
vu que le Président lui-même est omnipotent aujourd’hui,
n’y a-t-il pas de risque que tout cela soit récupéré
à son profit ?
C’est pour cela que nous voulons partager cette idée. Pas
seulement avec les acteurs politiques, tout le monde est concerné.
La société civile, les médias, tout le monde est
concerné, que nous mettions dans un même panier les propositions
que nous allons avoir. Si la pression est nationale, peut-être que
cela amènera le pouvoir à négocier. Nous avons vu
ce que les militaires ont fait, il a suffi qu’ils sortent, qu’ils
tirent en l’air ; ils ont, eux, les moyens de persuasion, le pouvoir
a reculé.
Je sens au fond de moi- même comme une désespérance
vis-à-vis de la démocratie. Il y a eu une époque,
quand on allait en campagne, quand on allait dans les villages, il y avait
de l’enthousiasme, il y avait l’idéal, les gens se
disaient, on a la capacité avec son bulletin de vote de changer
le cours des choses. Aujourd’hui, je suis désolé,
j’ai une certaine tristesse de voir qu’on ne croit même
plus en la démocratie, qu’on ne croit plus à l’élection.
Puisque le paysan lui-même voit comment on fraude, il voit comment
on lui amène les listes parallèles, il voit comment on lui
amène 15, 20 cartes pour voter, il voit comment le chef coutumier
qui est là l’oblige.
L’Evé : Cette proposition venant de Hermann et dans une situation
actuelle assez délicate pour lui pourrait prêter à
interprétation ?
Heureusement, beaucoup ont la mémoire de l’histoire de ce
pays. Beaucoup ont le courage de reconnaître que jamais il n’y
a eu un tel acharnement contre un parti et contre un homme. A l’extérieur,
on n’est pas dupe, on est arrivé soit au Togo soit en Côte
d’ivoire, d’entendre dire si on t’en veut tant, c’est
que tu pèses, c’est que tu représentes quelque chose.
Donc, c’est une vérification à contrario que ce n’est
pas les résultats électoraux qu’il faut voir. Je vous
donnerais pour preuve après tout ce qui s’est passé
comme mesure d’acharnement contre mon parti et moi-même, voila
qu’au jour d’aujourd’hui, nous avons donné la
preuve qu’a part le CDP, il n’ y a pas un parti qui peut mobiliser
comme nous. Nous avons donné la preuve à la Maison du Peuple
et à tout moment, on peut donner cette preuve là.
C’est pour vous dire que les gens qui ont la mémoire de l’Histoire
et qui observent tout ce qui s’est passé, se disent que cet
homme n’a pas fait la politique pour lui-même, pour ses intérêts
personnels. Cet homme là, s’il le dit, c’est peut-être
parce qu’il aime son pays. Donc, c’est ça qui peut
donner de la crédibilité à mon propos.
L’Evé : On sait qu’en 1991-1992, vous aviez le vent
en poupe. Les gens avaient espoir en vous. On disait même que vous
seriez le prochain président. Pourquoi il y a eu ce dérapage
qui aujourd’hui se répercute sur l’ensemble du processus
?
Ça ne résulte pas d’un calcul, ça ne résulte
pas d’une pression, d’un marchandage, c’est une conviction
et qui reste toujours la mienne aujourd’hui. Ça n’a
pas marché avec Blaise Compaoré parce que pour pratiquer
la démocratie consensuelle, il faut avoir l’esprit de partage.
Je n’ai jamais fait la politique sous la contrainte. Je vous ai
dit que ce n’est pas l’argent qui m’intéresse
dans la politique. Je ne vois pas aussi quelqu’un qui va m’influencer,
au point que je mette de coté mes opinions.
C’est tout ça qui a expliqué qu’à un
moment donné, j’ai pensé qu’il fallait évoluer
vers la démocratie consensuelle. Je ne pense pas que l’Histoire
m’ait donné tort. Vous voyez en Allemagne, c’est ça
qui est appliqué avec la chancelière Markel, en France même,
l’opinion pousse à la démocratie consensuelle.
L’Evé : Maître, vous préconisez de porter l’affaire
Norbert Zongo devant un tribunal international. Est-ce que les procédures
internes sont épuisées au point qu’on puisse y aller.
Qu’est-ce qui sous-tend cette idée ?
H.Y : Je crois que les conventions qu’on a signé au plan
international intéressant la justice pénale et le droit
pénal international reconnaissent que lorsque dans un pays, la
justice est défaillante, lorsque manifestement, on sent qu’il
n’ y a pas possibilité de rendre justice à des victimes,
on peut élever la question au plan international. Donc, c’est
sur ces éléments que nous nous basons.
Le constat qui est fait et qui est reconnu par tout le monde, qu’il
y a une volonté manifeste de bloquer le dossier, nous amène
à chercher d’autres voies de sortie. Il n’ y a pas
que nous d’ailleurs. Au plan national, l’opinion est acquise
et convaincue par les faits que s’il ne tenait qu’aux autorités,
ça ne va pas avancer. Même certains partenaires financiers
n’hésitent pas à interpeller le pouvoir par rapport
à cela. Donc, si on laisse les choses en l’état, dans
10 ans, le non-lieu disparaît et l’affaire est enterrée.
Voilà pourquoi nous disons qu’il faut nous battre pour chercher
une porte de sortie.
L’Evé : Le modèle qui vous inspire est celui de Rafik
Hariri au Liban. Or le Burkina n’est pas en crise . Comment on peut
franchir ce cap et mettre en place une idée comme la vôtre
?
H.Y : Je me dis que c’est vrai que c’est la situation géo-politique
qui donne l’envergure au dossier Hariri. Mais les puissances qui
se sont intéressées à l’affaire n’ont
pas mis ça en avant, même si on sait que en bas, ce sont
des raisons de forme. Ils sont révoltés par un acte terroriste,
un acte terroriste qui a ôté la vie à un homme et
à 22 autres ; donc c’est ça qui a amené la
réaction au plan international pour qu’on aille jusqu’a
faire un tribunal pénal international pour Hariri. Nous aussi,
on se base sur les mêmes considérations. Norbert Zongo aussi
a été tué par un acte barbare, un assassinant suivi
d’acte de barbarie. On peut même dire que Hariri a été
victime d’un attentat comme ça, mais lui, on l’a sauvagement
défiguré, on l’a brûlé après l’avoir
tué avec ses compagnons.
Et dans les motivations, pour saisir le Conseil de sécurité,
on a dit simplement que c’est un acte terroriste. Donc, on se prévaut
de la même jurisprudence que ce qui a été fait pour
Hariri. C’est ce qui nous fonde à dire qu’on peut invoquer
le parallélisme des situations pour réclamer un tribunal
international pour Norbert Zongo.
L’Evé : Qui peut mettre en musique une telle idée
? Qui peut la porter ? Est-ce que ce sont les partis politiques, la société
civile ?
H.Y : Sur ce plan, nous allons entreprendre des démarches en votre
direction. Au niveau des médias, au niveau des ONG, les mouvements
des droits de l’homme. Si cela agrée votre attention, si
vous estimez que cela vaut la peine, tout le monde se met derrière
vous pour que ce soit comme à l’époque du Collectif,
une demande populaire. Mais si c’est un parti, on va suspecter ce
parti de calcul. On a même posé la question lors de notre
focale avec les avocats qui sont constitués dans le dossier Norbert
Zongo.
Me Farama a trouvé que c’était tout à fait
juste, qu’ils en ont même parlé, qu’ils vont
voir le cadre au sein duquel ils vont essayer d’avancer le dossier.
Maintenant, il y a peut-être 3 procédures. Le schéma
habituel, c’est que les Nations-unies, le Conseil de Sécurité
prenne sur lui de faire un tribunal pénal international. Il est
arrivé qu’après la 2è Guerre mondiale, d’autorité,
ils créent ces tribunaux ad hoc. Cela peut se faire aussi sur l’initiative
d’un pays qui décide de créer une juridiction et lui
donne une compétence internationale.
Mais il ne faut pas trop rêver avec le Burkina Faso ; s’il
ne veut pas juger en interne, on ne voit pas pourquoi il le ferait à
l’international. Cela peut se faire enfin dans la négociation.
Le Conseil de Sécurité négocie avec nos autorités
pour voir comment mettre en place un tribunal mixte qui va statuer sur
la base du droit national et du droit international. Il y a aussi le chapitre
7 qui peut contraindre un pays à faire certaines choses.
L’Evé : La situation en Côte d’ivoire, vous êtes
heureux quand même de l’évolution des choses ?
Vraiment, (rires...) parce que j’en ai beaucoup souffert, pas seulement
dans le parti, mais dans la famille. Les frères et sœurs qui
sont partis à cause de cela. Vraiment, cela m’a beaucoup
fait souffrir. Aujourd’hui, je suis doublement satisfait parce que
pour m’avoir traité d’apatride, (vous avez d’ailleurs
en son temps fait un article célèbre à ce sujet),
parce que j’ai demandé qu’on fasse attention à
ne pas encourager la déchirure en Côte d’ivoire.
Aujourd’hui, il n’ y a qu’une seule solution, c’est
la négociation. Il faut que rebelles et loyalistes se mettent ensemble
pour trouver des solutions à la Côte d’ivoire, il faut
surtout que nos autorités lâchent un peu la bride, qu’elles
se retirent de cette affaire. Si ça c’est fait, il y a la
réconciliation en Côte d’ivoire. Cela va dans l’intérêt
de nos deux peuples et de nos deux Etats. C’est donc comme une récompense
de l’Histoire. Je n’ai jamais approuvé à 100
pour 100 ce qui se passe en Côte d’ivoire.
Moi-même, quand j’y étais, combien de fois n’ai-
je pas été arrêté et conduit au poste de police,
parce qu’on voit le nom mossi, le Burkina, tout ça, c’est
arrivé, mais on a essayé de trouver des explications à
cela. Ce n’est pas seulement politique, ce n’est pas seulement
lié à l’ivoirité ; il y a d’autres causes
économiques liées à l’ingérence extérieure
de nos autorités, mais l’essentiel, c’est que tout
le monde se dise, il faut sortir de cette situation là.
Plus ça dure, plus ça complique les choses. Donc, nous souhaitons
qu’il y ait un accord et que très rapidement, les deux pays
retrouvent leurs relations d’antan (l’interview a eu lieu
le 2 mars soit 3 jours avant la signature de l’accord).
L’Evé :En même temps, on se demande sur quelle base
nouvelle parce que apparemment, sur cette affaire de la Côte d’ivoir,e
on a tout investigué, je crois que c’est l’une des
crises pour laquelle on a eu beaucoup plus d’imagination que par
le passé en Afrique. Qu’est ce qu’on peut trouver de
nouveau à Ouagadougou qu’on n’a pas trouvé ailleurs
?
Moi je vais vous parler sincèrement. Depuis le début de
la crise, on a refusé de voir les raisons et les vraies solutions.
La crise ivoirienne, dès que ça démarré, on
nous a balancé au visage que c’est un problème ivoiro-ivoirien,
un point un trait. Il ne fallait pas chercher au-delà, c’est
l’ivoirité ; mais c’est faux ! L’hypocrisie internationale
qui a été fouettée par certains médias, on
s’est dupé du peuple africain. La cause essentielle de cette
crise est économique et liée à la volonté
de dominer la Côte d’ivoire. C’est ça, l’ivoirité
est dedans, mais les causes politiques substantielles, ce n’était
pas ça.
On sait très bien que sans le soutien de la France , du Burkina
Faso et à l’époque d’une certaine façon
du Mali, il n’y aurait pas eu ces rebelles là, on n’aurait
pas pu préparer ces rebelles ici pour les faire attaquer la Côte
d’ivoire. Donc, dès lors qu’on veut situer les responsabilités,
on ne doit pas omettre celle des rebelles et des parrains.
Au jour d’aujourd’hui, personne ne peut objectivement imaginer
que les rebelles puissent continuer dans la partition, dans cette situation
de crise, s’ils n’ont pas la base arrière qui est le
Burkina Faso et le soutien de certaines puissances. Pour moi, je le dis,
il y a eu l’hypocrisie internationale. Est-ce que Laurent Gbagbo
ne connaît pas l’implication du Burkina Faso dans la crise
? Il voit très bien, il sait très bien, mais il vient auprès
de Blaise pour qu’il règle l’affaire, c’est parce
que tout le monde sait qu’il n’y a que Blaise pour régler
l’affaire.
L’Evé : C’est donc l’affaire du voleur...comme
disent les mossis (Rires...).
L’Evé : En même temps, il y a une question de fond...
Le soutien des parrains a peut-être permis d’enclencher et
d’entretenir la crise, mais il y a une cause qui a rendu cela possible.
Cela est juste. Je pense qu’à Marcoussis, ils ont mis l’accent
sur la question de nationalité, sur le foncier rural, sur la carte
de séjour, tout ça a été réglé.
Maintenant, la succession a été admise, les textes ont été
pris dans leur ensemble. Ce qui reste en suspens, c’est l’identification,
le désarmement. Au niveau de l’UNDD, nous disons que ce n’est
même pas suffisant. Si après avoir réglé le
foncier rural, la nationalité, la carte de séjour, on obtient
le désarmement, la réunification, ce n’est pas réglé
pour autant. Il y a toujours beaucoup d’étrangers, notamment
des Burkinabè en Côte d’ivoire dont la situation n’est
pas claire. Il risque d’en venir encore ; et s’il en vient,
on risque d’avoir les mêmes problèmes.
Premièrement, il faut des mesures d’apaisement, il faut que
nos autorités acceptent que nos compatriotes qui sont en Côte
d’ivoire puissent voter. Qu’ils aient leur carte d’électeur
et que cette carte d’électeur soit comme un sauf conduit.
Avec cela, on rassure les Ivoiriens : nous ne sommes pas dans votre pays
pour nous mêler de vos affaires politiques, nous sommes là
pour nos affaires, ce qui nous préoccupe, c’est notre pays.
Ensuite comme vous le dites, la Côte d’ivoire est un espace
qui aspire l’immigration parce qu’il y a des investissements
là-bas. Il y a des possibilités d’emplois, c’est
sa vocation, mais si on ne trouve pas de système de régulation,
ça va exploser. Nous pensons qu’il faut revenir à
cette politique régionale de gestion des flux migratoires, d’investissement
équilibré dans des zones, pour promouvoir des pôles
de développement. Si cette politique n’est pas mise en œuvre
dans le cadre de l’intégration, il y aura toujours des problèmes.
L’Evé : Maître, on ne comprend pas votre positionnement
idéologique actuel ? Hier, vous étiez libéral, aujourd’hui,
vous êtes socio-démocrate. Finalement, quel est le rôle
que vous assignez à l’idéologie dans la politique
? Croyez-vous encore à la force de l’idéologie ?
H.Y : Je veux vous faire une révélation dont aucun journal
n’a entendu parler. Quand je suis revenu des études, dans
les années 1977, 1978, c’était pour faire des enquêtes
sur un doctorat de 3è cycle et je suis tombé sur l’affaire
du Mali. On parlait de MNR. J’ai été happé,
le papa m’a dit, va voir Kargougou, va voir Gérard etc. Je
faisais les commissions et lui il était à Koudougou, il
ne pouvait pas bouger. Je me suis retrouvé embarqué dans
une contestation pour bloquer le MNR. De fil en aiguille, on a fait un
petit groupe qu’on appelait le petit groupe de Koudougou.
Il y avait Bougouraoua, Palé Walté, il y avait Gérard
au début. Il était question de faire ce petit groupe pour
influencer Lamizana afin qu’il aille vers les réformes. Donc,
on a travaillé comme ça et enfin de compte, on s’est
dit, pourquoi ne pas faire un parti, puisque les choses semblaient se
dessiner qu’on allait vers une vie démocratique normale.
On a lancé l’idée du PSV (Parti Socialiste Voltaïque),
Ki-Zerbo est venu avec les Henri Guissou, on a préparé les
statuts, mais à la dernière minute, ça n’a
pas pris.
On s’est retrouvé avec Bougouraoua, les indépendants,
pour lancer l’idée de l’UNDD en 1978. C’est comme
ça que l’UNDD est née. Gérard a envoyé
ses hommes, les Nouhoun Barry sont venus à Koudougou et on a fait
les statuts de l’UNDD. Entre temps, Gérard nous a dit qu’
il y a le congrès du RDA qui se tient à Ouaga et qu’il
va aller jeter un coup d’œil là-bas. Il y avait une
crise entre lui et Joseph Ouédraogo. Dans son esprit, si c’est
Joseph Ouédraogo qui gagne, il revient. Si c’est lui qui
gagne, il reste là-bas. Il nous a laissé ses gens dans le
bureau de l’UNDD et il est parti à Ouaga. C’est lui
qui a gagné et il a été porté à la
tête du RDA. Maintenant, qui fallait-il mettre à la tête
de l’UNDD ?
Il est revenu dire au vieux (Maurice Yaméogo, père d’Hermann)
: nous allons vers une bataille Gérard et le vieux. Ils sont venus
me voir pour me dire qu’il faut que j’accepte être à
la tête de ce parti. Ça posait un problème. Je me
suis dit, moi je viens des études, je ne vous cache pas, le vieux
le savait, dans ma maison, c’était Che Guevara, c’était
Castro, les cellules communistes en France (rires).
Je dis, mais honnêtement, moi je dois rentrer, je ne peux pas être
à la tête d’un parti comme ça, ce n’est
pas mes convictions. Ils ont dit ça ne fait rien, c’est en
mission que tu es et c’est ça qu’il faut faire. C’est
comme ça que j’ai été propulsé à
la tête de l’UNDD à cette époque là.
Mais que ce soit pour ces élections, que ce soit quand on était
MDP après la rectification jusqu’à maintenant, vous
avez observé que nos prises de position étaient toujours
du coté du plus faible. C’était toujours des prises
de position du coté des forces de progrès. A la longue,
on s’est dit, mais il faut harmoniser. Nos amis ? On est beaucoup
plus proche du MPLA, du FPI, des partis de gauche que des partis typiquement
de droite.
L’Evé : L’élection en France, qu’est-
ce que Hermann en pense ?
H.Y : C’est malheureux de le dire, mais notre situation aussi est
conditionnée par la situation en France. Nous fondons beaucoup
d’espoir dans ces élections là. Parce que ce qui est
certain, c’est que ça ne pourra plus être comme avant.
Pendant longtemps, on a rien vu venir sauf quand Sarkozy est passé
au Mali et au Bénin, il a eu alors un discours très fort,
très puissant, parce qu’il a appliqué à la
politique africaine de la France , la rupture. En disant que c’en
est fini avec la politique des réseaux, le soutien aux dictateurs.
Nous nous sommes dit, même si on dit qu’il est de la droite,
l’opposition qu’il y a entre lui et Chirac, l’orgueil
de l’homme, le sentiment qu’il est un nouveau Mitterrand ou
un nouveau De Gaulle peut l’amener à différencier
sa politique pour y apporter sa griffe personnelle. Entre-temps, il a
dilué un peu sa rupture. On a senti qu’il y aura peut-être
des changements, mais pas des changements radicaux. Maintenant du coté
de Ségolène, les choses aussi ont été très
claires. Elle a dit quelque chose de fondamental, elle a dit qu’il
fallait soutenir l’opposition, qu’il fallait qu’il y’ait
un dialogue dans le pays.
Nous nous disons que s’il y a ça, l’Afrique va un peu
souffler de la politique des réseaux, de la politique des multinationales,
des rebellions, des coups d’Etat pour avoir tel marché. Il
ne faut cependant pas rêver et croire que tout va changer du tout
au tout. On pense quand même que les mentalités ont évolué
et qu’en Afrique, de même qu’en France, les gens veulent
avoir un droit de regard sur la politique africaine de la France. Pour
conclure, c’est une élection importante qui peut changer
le cours des choses en Afrique.
Interview réalisée Par Germain B. Nama et Newton Ahmed Barry
L’Evénement (http://www.evenement-bf.net)
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