ENTRETIEN DU JOURNAL « LE CITOYEN » AVEC ME
HERMANN YAMEOGO
(19 NOVEMBRE 2006)
· Monsieur le président, que pensez-vous des évènements
de Bilanga ?
Avant tout, je voudrais présenter mes condoléances aux familles
éplorées de même qu’au PDP/PS qui, dans le drame, a
perdu un conseiller ; je veux ensuite féliciter les médias et notamment
l’Indépendant qui a fait une enquête circonstanciée,
sensibilisatrice sur ce malheur. Je m’en voudrais d’oublier dans les
encouragements, le Mouvement de la Paix du Docteur Bidima qui a réagi à
point nommé pour briser un silence jusqu’alors incompréhensible
au niveau des ONG de défense des droits humains.
Pour en venir maintenant à l’assassinat des trois malheureuses personnes
à Bilanga par les forces de l’ordre, on relèvera que ce n’est
pas le premier cas du genre. Le phénomène qui connaît maintenant
une récurrence est très profond et s’alimente au manque de
réponses adéquates aux conditions de travail et de vie des éléments
des forces de l’ordre qui amènent certains d’entre eux à
se débrouiller, comme on dit. Un autre facteur se trouve dans les conséquences
de nos implications officielles ou officieuses à l’extérieur.
Ceux qui vont sur ces théâtres et qui reviennent au pays ramènent
parfois avec eux de mauvaises habitudes qui les jettent dans la délinquance
violente surtout lorsqu’ils se retrouvent sans emploi. On peut relever enfin
que les forces de l’ordre subissent aussi à leur niveau, les contrecoups
de la baisse générale d’éthique qui sévit dans
notre pays.
· Que faire dans ce dossier et surtout que faire pour sortir
du cercle vicieux ?
Ce qu’il faut faire, c’est réagir promptement pour au moins
tenter de convaincre que nous sommes dans un Etat de droit, que par conséquent
ce ne sont pas seulement les individus qui sont comptables devant la justice de
leurs actions, mais aussi les pouvoirs publics. Il faut donc que le gouvernement
communique et qu’il engage les procédures administratives et judiciaires
requises pour que force reste à la loi. Mais pour dire vrai, sans une action
d’envergure pour restaurer le droit au droit, libérer la justice
de l’emprise de nos gouvernants et pour restaurer une gouvernance nationale
qui réhabilite les contre-pouvoirs étatiques comme non étatiques,
on connaîtra toujours de telles catastrophes et l’impunité
aura toujours la bride longue.
· Pour rester dans la justice, comment avez-vous reçu
cette affaire des 50 millions qui a fait et continue de faire l’actualité
?
J’ai été choqué comme les prévenus, leurs avocats
et comme l’opinion par cette gymnastique procédurière qui
a conduit à faire le « black out » sur la prévention
de corruption pour ne retenir que celle d’abus de confiance à l’encontre
des commerçants Moussa Dabo et Ousmane Tapsoba. Pour une affaire comme
celle-là, qui sentait à plein nez la corruption, on ne pouvait expliquer
l’arbitraire d’un tel choix que par le souci de ne pas remonter la
chaîne de responsabilités jusqu’aux corrupteurs actifs. Nous
restons donc dans le cadre des dossiers David Ouédraogo, Norbert Zongo…
Et ça aussi, c’est un autre signe de la situation de rétention
dangereuse de la justice et de l’affaissement de notre gouvernance qui ne
devrait pas échapper à la vigilance des partenaires.
· Ca vient de quoi, tout ça ?
C’est, vous savez, toujours le même problème d’ensemble.
Si nous continuons à évoluer dans un système faussement démocratique
où dominent la concentration des pouvoirs, le refus du dialogue démocratique
et l’utilisation par le pouvoir de la justice comme d’un parapluie
et d’un instrument de sa politique hégémonique, on assistera
à de telles décisions judiciaires. Voilà, je dirai, d’où
tout ça vient.
Mais les choses viennent aussi des opérateurs économiques eux-mêmes
qui crient aujourd’hui à l’injustice alors qu’ils ont
souvent été les complices actifs du pouvoir, qu’ils ont tenu
à bout de bras par peur, par calculs alors que celui-ci triait ses hommes
de main pour son hold-up sur la vie économique.
Lorsque vous comparez, à froid, le milieu économique et commercial
au Burkina Faso avec celui du milieu politique, vous serez frappé de voir
à quel point le pouvoir a réussi à investir les deux milieux,
à embrigader ou à créer de toutes pièces des hommes
pour y être ses répondants.
· Vous appelez donc les commerçants à une contestation
commune du pouvoir ?
Vous savez, les commerçants sont aussi des citoyens qui ont des obligations
vis-à-vis de la gestion de leur pays. Par ailleurs, il existe encore une
fois, des similitudes entre leur situation et celle des leaders politiques de
l’opposition. Nous dénonçons nous autres opposants, le piétinement
de nos libertés garanties par la Constitution et les lois de la République
; nous dénonçons l’envahissement de notre domaine par des
hommes de paille du pouvoir. Que font les opérateurs économiques
? Exactement la même chose. Ils dénoncent la violation de leur liberté
d’entreprise, d’aller et venir, d’établissement, de transfert
des capitaux garantie par la Constitution et les lois de la République.
Ils condamnent le pouvoir qui a trusté leur commerce avec des prête-noms
taillables et corvéables à merci. Comme certains opposants ont compris
que s’ils ne réagissaient pas en luttant pour recouvrer leurs droits,
pour obtenir la réhabilitation de la démocratie, ils disparaîtraient
; les opérateurs économiques doivent faire la même réflexion
car c’est en récupérant leurs droits et en obtenant le rétablissement
de la démocratie qu’ils conserveront leur place dans le commerce
et l’économie. On peut donc dire que ce combat des opposants traqués
et de ces opérateurs économiques menacés, pour protéger
leurs territoires respectifs, est le même.
· La Vice-Présidente, la députée Marlène
Zebango, a été invitée aux Journées européennes
de Bruxelles. Quelles sont les positions qu’elle y a défendues ?
Marlène Zébango a été invitée pour participer
à cette rencontre et cela a été un honneur pour nous à
l’UNDD. Cette rencontre, première du genre, organisée à
Bruxelles sur les questions de développement et de bonne gouvernance était
une occasion inespérée pour attirer l’attention des partenaires
techniques et financiers sur les illusions entretenues par rapport à la
bonne gouvernance dans nos pays africains et sur leurs parts de responsabilité
dans cette mal-gouvernance qui contrecarre les efforts de développement
politique et économique.
Mme Zebango a particulièrement relevé, à l’occasion
du panel sur la corruption, que ce fléau est la conséquence de la
mutation de nos Etats en Etats caracoleurs, aventureux, mystificateurs. S’il
existait en effet dans nos Etats, de la part des gouvernants, une réelle
volonté d’encourager le processus d’institutionnalisation du
pouvoir, nous aurions des organes d’Etat différenciés, une
opposition plus forte et de véritables contre-pouvoirs dans la société
civile pour agir en contrepoids et permettre que le contrôle retienne les
gouvernants dans leur tendance naturelle à la gestion globalisante et hors
droit du pouvoir.
Notre Vice-Présidente a stigmatisé la perversion de la démocratie
tout en attirant l’attention des panélistes sur l’urgence qu’il
y avait de la part des partenaires, à arrêter de se taire et surtout
de prêter main forte à ces régimes qui n’ont pas le
souci de la démocratie et du bien commun. Enfin, elle a suggéré
que ces rencontres soient repensées et transformées en concertations
tripartites entre les présidents africains, leurs oppositions et les partenaires
techniques et financiers. Cela présenterait l’avantage de mieux appréhender
les problèmes de gouvernance et d’en assurer un contrôle plus
efficient.
· L’Eglise famille de Dieu a haussé le ton au
sujet du dossier Norbert Zongo et de l’instrumentalisation des confessions
religieuses …
Les confessions religieuses, les organisations coutumières, les intellectuels..
sont, dans nos collectivités nationales, les ultimes remparts contre l’arbitraire,
l’injustice.. A notre grand dépit, nous les avons vues, petit à
petit, se murer dans le silence devant des atteintes graves aux libertés
individuelles et collectives commis à l’intérieur comme à
l’extérieur du pays. On a même vu certains d’entre eux
se transformer en thuriféraires du régime et avoir des mots qui
resteront négativement gravés dans l’histoire de l’Eglise
et de notre pays.
Ce sont des phénomènes qui ont favorisé une certaine désespérance
dans les institutions et dans les gouvernants et conduit à craindre que
le pays ait ainsi perdu ses ultimes défenses.
Aujourd’hui, l’Eglise famille de Dieu, de façon officielle,
lève le ton pour condamner la stratégie d’enterrement du dossier
Norbert Zongo, allant même jusqu’à produire une recommandation
pour demander que le dossier soit remis dans le circuit. Depuis les résonances
de cette sortie gagnent en ampleur dans le pays. C’est une chose qui peut
reconstituer l’espérance dissipée. Mais que dans la foulée,
l’Eglise stigmatise l’instrumentalisation dont elle est l’objet,
c’est la totale pourrait-on dire car elle pose les bases d’un apaisement
au sein des fidèles jusqu’alors déroutés mais aussi
les conditions de ce recentrage tant souhaité dans l’Eglise qui la
remettra en condition de rejouer son rôle naturel de dissuasion, d’alerte
et de réconciliation.
· Comment expliquez-vous ces phénomènes de démission
et de ralliement qui sévissent dans le monde politique ?
Vous évoquez là la question de la transhumance politique que je
combats depuis des années et contre laquelle j’avais même œuvré
en son temps pour l’adoption d’une loi. Si dans ces va et vient, il
y a des raisons qui tiennent à la mauvaise gestion, aux querelles dans
les partis politiques, il en est (et qui sont de loin les plus importantes) qui
viennent du pouvoir. C’est en méconnaissant le droit des partis,
le droit de suffrage, c’est en corrompant la pratique politique au quotidien,
qu’il a réussi à contrôler tous les leviers politiques
et économiques dans ce pays. La chute générale des valeurs
éthiques, républicaines, participe de cette politique qui a érodé
le sens du militantisme, de l’idéal partisan. Aujourd’hui,
les partis politiques ont été fonctionnarisés, clochardisés,
marchandisés.
Voilà pourquoi on voit de plus en plus des militants, des élus,
qui naviguent entre partis politiques s’ils n’en créent pas
à tour de bras. Le bulletin de vote -tout comme le mandat- est devenu un
objet de commerce, de chantage. Il m’arrive de voir venir à moi,
des militants, responsables et élus d’autres partis (de la mouvance
présidentielle comme de l’opposition), non pas tellement parce qu’ils
sont convaincus par les idées de l’UNDD ou par mes prises de position,
mais pour se faire acheter ou parce qu’ils se disent qu’en ayant le
courage de se frotter à moi, ils pourraient provoquer une surenchère
et gagner ailleurs. Ils investissent en somme dans le risque. Ce phénomène
a gangrené tous les secteurs de la vie nationale, toutes les institutions,
tous les instruments électoraux. Regardez par exemple ce qu’est devenue
la CENI pour laquelle nous nous sommes battus depuis les années 1990 :
un monstre comme j’aime à le dire qui s’est retourné
totalement contre ses géniteurs, une structure alibi dans laquelle on se
rue, on intrigue pour y trouver une place qui vous garantisse des perdiems et
autres émoluments et qui vous mettent en position de mieux vous vendre
au plus offrant au plus fort des saisons électorales.
· Le Collectif, on n’arrête pas de le dire, est
un grand malade qui fait craindre pour ses jours. Quel est votre point de vue
?
Vous savez, nous avons avec la CENI , un exemple qui illustre à quel point
les Burkinabé aiment parfois se complaire dans l’hypocrisie, dans
le refus de l’autocritique. Quand je parle avec certains animateurs du Collectif,
qu’ils soient de l’opposition ou de la société civile,
il ne faut pas les entendre égrener les griefs contre ce regroupement qui
a capitalisé les espoirs de nombre de Burkinabé mais vous ne les
verrez jamais s’en exprimer au grand jour. C’est l’ «
omerta ». Et pourtant, les hommes comme les institutions doivent accepter
de se remettre en cause. Le Collectif, qui a été notre œuvre
à tous, et dont je ne cesserai pas de dire qu’il est avant tout le
fruit d’un rêve de Norbert Zongo, est aujourd’hui en difficulté,
c’est certain. La faute en incombe au manque de perspicacité qui,
au lendemain du drame de Sapouy, a empêché qu’on l’asseye
sur des bases consensuelles entre les partis et les regroupements de la société
civile, et autour d’objectifs précis et fidèles au vœu
de Norbert Zongo : la reconquête démocratique pour éradiquer
l’injustice.
Si face à ces erreurs et à bien d’autres dont nous sommes
tous plus ou moins coupables, le courage avait prévalu pour permettre à
tout un chacun de faire l’autocritique pour repartir sur de bonnes bases,
on n’en serait pas là aujourd’hui. Mais à la grande
satisfaction du pouvoir qui n’a certainement pas manqué de travailler
dans ce sens, on a laissé les considérations personnelles, partisanes,
sectorielles ou de leadership, prendre le pas sur les idéaux et on a du
coup, fragilisé le Collectif. Il faut espérer que la commémoration
du drame de Sapouy ce 13 décembre prochain, donne enfin l’occasion
d’une prise de conscience que c’est ensemble, et en se battant contre
un adversaire unique que nous verrons aboutir notre lutte contre l’impunité
et pour la démocratie. Sinon, il faut craindre qu’à défaut
de mourir tranquillement de sa belle mort, le Collectif n’en vienne à
desservir finalement les intérêts de Norbert Zongo.
· Que vous inspire l’éclat du Général
malgache Randrianafidisoa ?
Vous savez, si les choses vont toujours au même train en Afrique avec des
dictateurs qui se pérennisent au pouvoir, dans l’indifférence
et parfois avec le soutien de la communauté internationale, la résistance
à l’oppression fera toujours émerger des généraux
du genre de celui que vous venez de citer. Du reste, ce n’est pas sûr
que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, vu les conditions
qui sont actuellement les nôtres, on n’en ait pas en gestation au
Burkina Faso.
· Les choses sont-elles aussi négatives, aussi désespérées
? N’y a-t-il point de lueur d’espérance ?
Oui et non. Je dirai que les choses sont désespérées parce
que, dans sa voracité, le pouvoir a tout avalé jusqu’à
l’indigestion, jusqu’aux ferments d’espérance que renferment
l’alternance, la démocratie. Il a du coup décrédibilisé
la lutte politique et fait naître dans les esprits qu’il ne peut y
avoir de voie pour l’alternance que par des moyens violents. Voilà
pourquoi je dis que les choses sont désespérées. Mais dans
le même temps, on a le sentiment qu’après la pluie, viendra
le beau temps. On le sent parce que l’usure du pouvoir se fait sentir, qu’elle
exhume enfin les contradictions au sein même de l’appareil dirigeant
comme au niveau de toutes les structures organisées du pays. Le sentiment
se dégage que le peu de femmes et d’hommes qui ont continué
à lutter étaient dans le vrai car les conditions d’un blocage
politique, économique, social, diplomatique.., se précisent de plus
en plus aux yeux de tous. C’est en cela qu’il y a aussi une lueur
d’espérance.
· Nous ne pouvons pas ne pas parler de la Côte d’Ivoire
: comment voyez-vous l’avenir de nos relations avec ce pays ?
Au vu des accusations d’ingérence qui pèsent sur le pouvoir
et de son peu d’empressement à les démentir en nous engageant
dans un processus dynamique de réconciliation, je dois dire que j’ai
des craintes pour l’avenir surtout que nous nous sommes engagés dans
une course aux armements qui peut être source d’escalade dangereuse.
Je ne sais pas quelles sont les motivations prédominantes qui expliquent
que nous ayons soutenu la rébellion. Est-ce par cupidité ou sous
pression extérieure ? Seule l’histoire nous le dira. Mais je reste
convaincu que le pouvoir peut faire bouger les lignes. Les circonstances s’y
prêtent. Nous avons encore des cartes en main pour pouvoir faire pression
sur les rebelles. Le pouvoir ivoirien ne nous a jamais véritablement et
systématiquement, à son plus haut niveau, harcelé par ses
mises en cause comme il le fait avec la France. C ’est comme s’il
avait voulu laisser une porte ouverte, moduler les responsabilités. Je
pense que nous devons en profiter pour retirer toutes nos billes de ce dossier.
Encore une fois, c’est le moment car en interne, comme déjà
souligné, ça commence à sentir le roussi. Ce n’est
guère mieux en externe surtout avec le départ de Jacques Chirac
que tout semble inscrire dans l’ordre des choses. On peut deviner, même
au cas où Sarkozy viendrait au pouvoir, des évolutions sinon des
ruptures dans la politique africaine de la France. N ’en parlons pas si
c’est Ségolène Royal. Alors, je crois que le pouvoir devrait
tout faire pour ne pas en ce moment-là, rester seul en première
ligne, sans le soutien du grand Chef ni de ses lieutenants de la famille françafricaine
qui auront eux-mêmes suffisamment à faire pour gérer leur
« après Chirac ». Bref, il faut à mon sens, coûte
que coûte, forcer les portes de la réconciliation avec la Côte
d’Ivoire. C’est maintenant que nous en tirerons tous les avantages
!
· Un mot pour finir ?
Je pense que, comme beaucoup de peuples, nous sommes comme au bout d’ une
très longue mauvaise passe, qui nous a amené au bout du précipice
mais dans lequel grâce à Dieu, nous ne sommes pas tombés.
Nous voulons espérer, même si on ne sent pas la fibre démocratique
dans ceux qui nous gouvernent, qu’un sursaut intervienne pour reprendre
l’ouvrage démocratique. C’est pour cela que nous n’avons
de cesse, depuis les élections municipales, de demander aux uns et aux
autres de ne pas s’inscrire dans la comédie démocratique mais
de se battre pour agir de pressions sur le pouvoir afin d’obtenir les conditions
d’une pause nationale qui nous aide à repenser tout le processus
démocratique.