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Interview exclusive
Hermann Yaméogo (opposant burbinabé) explose : « On m’a souvent utilisé dans la crise ivoirienne »
· Les dérives de la révolution Sankara · Les échecs du régime Compaoré · L’origine de ses relations avec Laurent Gbagbo · Ses amitiés au sein de la classe politique ivoirienne...
lundi 3 décembre 2007 par Firmin Yoha
 
L’inter : Me Hermann Yaméogo, l’actualité politique au Burkina Faso (l’interview a été réalisée le 18 octobre), reste dominée par le boycott de la double commémoration du 15 octobre dernier par votre parti, l’UNDD. Peut-on connaître les raisons de ce boycott ?

Me Hermann Yaméogo : Comme vous le savez, pour ce 15 Octobre 2007, vingtième anniversaire du coup d’Etat qui a marqué en même temps que l’avènement de Blaise Compaoré au pouvoir, la disparition de Thomas Sankara et de son régime, les sankaristes ont tenu à donner un cachet particulier à l’évènement. Mais alors que jusqu’à présent, ils étaient les seuls à célébrer le 15 Octobre, pour ce vingtième « crû », le pouvoir a aussi décidé d’y aller de ses évocations. Pour les premiers, il s’agissait de donner un symbole particulier à ce douloureux souvenir et d’en appeler à la restauration de la révolution. Pour les autres, il importait de rappeler qu’aussi sanglant qu’ait été l’avènement de Blaise Compaoré, il n’en a pas moins permis la réhabilitation de la démocratie. Voilà donc une célébration duale qui tendait abusivement à corseter la vie politique nationale en deux courants : les sankaristes et les compaoristes. Il y a, sachez-le, un grand nombre de Burkinabé qui, tout en se désolant des assassinats de Thomas Sankara et de ses compagnons, n’ont pas pleuré la fin de son régime qui s’est illustré par des négations jusqu’alors jamais vues des libertés publiques et démocratiques dans notre pays. Ces Burkinabé qui ont été les victimes du Conseil national de la révolution (Cnr) ne pouvaient donc pas s’associer à une mémoire qui, au-delà du seul recueillement, se donnait pour ambition de théoriser le sankarisme en vue de préparer la restauration de la révolution. Ils ne pouvaient pas davantage être partie prenante de la commémoration organisée par les compaoristes ; célébration en torpille qui a d’autant moins gagné en crédibilité qu’au lieu de revêtir la forme d’un bilan critique, exhaustif et non exclusif, de vingt ans de gouvernance, elle s’est livrée à des hommages, à des autoglorifications à guichets fermés. Par ailleurs, cet anniversaire, placé sous le thème « 20 ans de renaissance démocratique avec Blaise Compaoré » n’avait pas sa raison d’être car nous vivons plutôt qu’une renaissance, un retour tout à fait raté à la démocratie, comme le démontre la gestion hors normes constitutionnelles du régime avec son lot de crimes économiques et de sang, de violation de la légitimité populaire et du pluralisme politique. Voilà notamment les raisons qui nous ont conduit à l’UNDD (Union nationale pour la démocratie et pour le développement), à nous tenir à équidistance de ces deux célébrations.

A vous entendre, on est tenté de demander ce qu’a représenté feu le président Thomas Sankara pour l’homme politique que vous êtes ?

Je ne l’ai connu que de façon superficielle et indirecte. Je l’ai rencontré quelquefois chez un ami commun, Bancé Hamidou. Nous étions tous férus de musique, de guitare et allions suivre les répétitions de l’orchestre de Bancé, le « Super Volta ». Une ou deux fois à Pô, où il était, nous nous sommes croisés alors que je revenais du Ghana ou que je battais campagne dans la région. Mais j’ai aussi entendu parler de lui par son père qui était proche du mien pour avoir servi ensemble à Yako, et qui au niveau de son quartier, Paspanga à Ouagadougou, était membre du bureau de l’UNDD formule 1978 que je présidais déjà. A l’exercice du pouvoir, une fois qu’il y est parvenu, Sankara m’est apparu comme un leader charismatique qui a mis en orbite le nom du pays comme aucun chef de l’Etat ne l’avait fait avant lui, une sorte de thaumaturge qui a eu des politiques intuitives dans certains domaines et qui a insufflé à une catégorie de Burkinabé le sentiment toujours utile pour un peuple de pouvoir maîtriser son destin. Mais c’était finalement un leader venu trop tard dans un monde déjà trop vieux pour instaurer une révolution marxiste-léniniste. La division bipolaire du monde était en effet dans une période déclinante très avancée. Ce n’est pas tout. Notre pays n’était pas préparé ni même désireux d’une révolution comme on en a vu en Union Soviétique, en Chine, à Cuba, ni même d’une démocratie populaire expérimentée dans les pays de l’Europe de l’Est, ancien glacis protecteur de l’Union soviétique. L’échec était donc inscrit dans l’ordre des choses.

Est-ce pour cela que vous aviez dénoncé en son temps les dérives de la Révolution emmenée par le capitaine Thomas Sankara ?

Il faut à ce sujet distinguer deux périodes pour répondre à votre question : celle du Conseil de Salut du Peuple (CSP) en 1982 et celle du Conseil National de la Révolution (CNR) en 1983. Dès l’avènement de la première, nous avons senti qu’une course de vitesse était engagée entre deux tendances : celle emmenée par le président du CSP, le médecin commandant Jean-Baptiste Ouédraogo et le Colonel Somé Yorian Gabriel, qui voulait rompre définitivement avec les régimes militaires, et celle des jeunes officiers alliés à des civils -regroupés dans des partis clandestins et autres groupuscules marxistes-léninistes- emmenés par Thomas Sankara, qui rêvait de grand Soir. Nous avons activement tenté de mettre en garde contre la mèche allumée de la révolution, pressant Jean-Baptiste Ouédraogo, de faire jonction avec les masses populaires pour contrer l’activisme des jeunes officiers. Ils étaient d’autant plus dangereux que sans avoir l’implantation populaire, ils avaient les structures du pouvoir, la radio, la télévision, leurs médias officiels et officieux pour faire une propagande à travers des tournées destinées en principe à expliquer le retour à une vie démocratique normale mais en fait, récupérée pour ancrer dans les esprits, la nécessité de la révolution. Ils avaient aussi avec eux, une bonne partie de l’armée et surtout une bonne avance en terme de détermination. Lorsque le CSP fut balayé, dans la nuit du 4 au 5 août 1983, nous avons vainement tenté, alors que ça tirait encore à Ouagadougou, d’éviter le pire en prenant des contacts à l’intérieur (avec des officiers en cavale comme le colonel Somé Yorian Gabriel, le commandant Guébré...) comme à l’extérieur du pays avec le président Houphouët Boigny. Les premiers se sont fait piéger en se laissant convaincre de se rendre et ils ont été purement et simplement exécutés après d’atroces tortures. Seul le capitaine Jean-Claude Kampoulé a pu abandonner son char à la sortie de Ouagadougou pour rejoindre Koudougou. Là, nous l’avons déguisé et conduit jusqu’à la frontière pour qu’il rejoigne la Côte d’Ivoire, lui permettant ainsi d’échapper à une mort certaine. Le second, le président Houphouët, m’a dit qu’il n’y avait rien à faire et assuré que les choses se passeraient exactement comme au Bénin, de façon moins tragique que je ne le craignais. Tout au long du CNR par contre, j’ai été moins actif. Je n’ai pas quitté le pays mais compte tenu de la nature du régime, je ne pouvais que mener une résistance sinon passive, clandestine. C’est en cercle fermé que nous construisions le futur. Ce n’était pas facile : tout était verrouillé, la délation était systématique. Un jour, alors que mon père (Ndlr : l’ancien président burkinabé Maurice Yaméogo) avait été interné à Pô, je fus invité à une rencontre sur un terrain vague, m’a-t-on dit, par un officier en rupture de ban avec la révolution en marche. Après avoir consulté un de mes oncles, je me refusai à aller à cette rencontre, sauf pour l’intéressé à venir dans mon Cabinet à Koudougou, comme le ferait tout client. Il ne vint jamais. Etait-ce réellement l’intéressé qui voulait me voir ou un coup monté ? Je ne le saurai jamais. Ce que j’ai su quelques jours plus tard, c’est que cet officier et huit autres, avaient été purement et simplement passés par les armes, après un semblant de procès pour tentative de coup d’Etat dont on n’avait eu connaissance ni des préparatifs, ni d’un moindre début de commencement d’exécution.

Si on revenait à l’actualité politique, n’avez-vous pas le sentiment que la vie politique au Burkina Faso est prise en otage par les sankaristes, et les « mouvanciers » proches de Blaise Compaoré ?

Il y a en effet une telle tendance au fractionnement artificiel de la vie politique entre ces deux opinions génitrices de la révolution et dont les chemins se sont séparés à partir du 15 Octobre 1987. Cette impression, comme je le disais, a été particulièrement perceptible au moment de la double célébration du 15 octobre 2007, accentuant une interprétation réductrice de l’histoire nationale comme si le pays n’avait pas de passé et que les héritiers aujourd’hui divisés de la révolution, en constituaient les seuls maillons de la chaîne.

Au nombre de ces héritiers, on pourrait citer les proches de Compaoré qui ne tarissent pas d’éloges pour la Renaissance démocratique en cours au Pays des hommes intègres. Qu’en dites-vous ?

Avec la quatrième République, on invoque la stabilité institutionnelle, la croissance économique, mais cela ne doit pas amener à conclure que la conduite des affaires politiques, économiques et sociales est parfaite et significative d’une renaissance démocratique. Stabilité institutionnelle et croissance économique ne riment pas forcément avec renaissance démocratique. On en a vu et on en voit encore des exemples à travers le monde. D’ailleurs, quand on regarde de près les principes qui fondent la démocratie, on se rend bien vite compte que chez nous, ils ne sont pas respectés. En attestent la surmonopolisation, la surconcentration des pouvoirs, l’inféodation de la justice à l’Exécutif, l’impunité, bref l’édification d’une démocratie de façade qui plus est, vise à la monarchisation.

De son côté, l’UNDD ne reste pas les bras croisés, puisque vous avez accusé le président burkinabé de mal gouvernance. Votre position a-t-elle évolué sur cette question ?

Nous restons sur cette position, ce qui justifie que nous en appelions encore et toujours, à la rectification constitutionnelle, à la refondation démocratique comme seule option pour nous préserver de lendemains difficiles dont les alertes sont déjà audibles et visibles au plan politique, social, militaire...

Quels sont les faits qui vous confortent dans cette position ?

La bonne gouvernance touche à une variété de domaines dont la décentralisation, la lutte contre la corruption, un système juridique et judiciaire indépendant accessible et impartial, une démocratie participative. Si l’on s’en tient au vécu (inféodation de la justice, niveau de pauvreté, d’insécurité, déficit de pratique démocratique au plan national comme au plan local..), on verra amplement des justifications à notre position. Celle-ci, au demeurant, sachez-le, est de plus en plus partagée par des leaders de la société civile qui dénoncent la cherté de la vie, la cote d’alerte atteinte par la corruption, la fracture sociale et nationale comme par des publicistes de renom tels les professeurs Luc Ibriga et Augustin Loada. Ce dernier, sur le constat de la pratique défectueuse de la démocratie dans notre pays, a justement récemment mis en garde en ces termes : « La démocratie ne s’épuise pas dans la problématique des élections ; on peut tout faire avec la démocratie sauf s’asseoir dessus ».

Vos prises de position en faveur du président ivoirien Laurent Gbagbo, vous en valu d’être farouchement combattu au Burkina. Qu’en est-il aujourd’hui, au moment où le président Compaoré est le facilitateur de l’Accord de Ouaga ?

C’est vrai que j’ai été également combattu pour cela, qu’avec nombre de responsables et de militants du parti, nous avons été jetés à la meute en tant qu’apatrides, que ceux qui voulaient à l’époque brûler l’Ambassade de Côte d’Ivoire au Burkina, en voulaient aussi à mon domicile. C’est vrai que des militants et responsables comme Noël Yaméogo ont été détenus (six mois pour ce dernier) et que le parti a été interdit de représentation parlementaire. Mais aujourd’hui, nous vivons comme une compensation à cet acharnement puisque les protagonistes de la crise se sont entendus sur une proposition endogène de résolution de leur différend, puisque Blaise Compaoré, comme nous le demandions, est impliqué dans le processus de règlement du conflit en tant que facilitateur de la CEDEAO. La Côte d’Ivoire se reconstruit moralement, institutionnellement, militairement, économiquement, et vous comprendrez qu’au Burkina Faso, nous soyons parmi les premiers à nous en réjouir. Sachez à ce sujet que trois litiges constituent l’ensemble du contentieux qui existe entre Blaise Compaoré et nous : la crise ivoirienne ; le coup d’Etat qu’il a réalisé à l’ADF/RDA à notre détriment en raison précisément de nos prises de position par rapport à cette crise ; la nature de sa gouvernance qui viole les fondamentaux de la démocratie ainsi que je viens de l’expliquer. Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a au moins un contentieux qui est en voie de solutionnement : la crise ivoirienne.

N’avez-vous pas plutôt l’impression d’avoir prêté le flanc par vos nombreux déplacements en Côte d’Ivoire ?

En cinq ans, de 2002 à nos jours, je n’ai pas fait plus de quatre déplacements en Côte d’Ivoire ; ça ne fait même pas un déplacement par an. Depuis 2005, je ne m’y suis plus rendu et nous sommes quasiment en 2008. Pour quelqu’un qui a séjourné pendant longtemps dans ce pays et qui y a des parents, des relations, avouez que c’est peu.

Au nombre de ces relations, viennent certainement en bonne place, celles qui vous lient au chef de l’Etat ivoirien. Peut-on savoir à quand remontent ces relations ?

Tout est parti avec la tentative de coup d’Etat avorté du 19 septembre 2002. Je me suis prononcé contre cette agression. J’avais du reste eu la même réaction par rapport au coup d’Etat contre Henri Konan Bédié (qui n’était pas ignorant de mes craintes quant à la possibilité d’une déstabilisation de son pouvoir et de la Côte d’Ivoire) et bien avant, par rapport aux guerres civiles au Libéria, en Angola, en Sierra Leone.. J’ai pris des initiatives en direction des autorités de mon pays, l’ambassadeur de France au Burkina Faso pour faire connaître la contribution de mon parti à la sortie de crise. Je me suis rendu en Côte d’Ivoire pour faire comprendre à nos ressortissants et aux Ivoiriens que tous les Burkinabé n’avaient pas la même lecture des causes de la crise et qu’il y en a comme nous, qui condamnons l’injuste agression de la Côte d’Ivoire. Voilà le top départ de tout.

Doit-on comprendre par là qu’il s’agit de relations exclusivement d’ordre idéologique et politique et non d’ordre personnel ?

C’est un peu de tout cela. Mais si au début, c’était une réaction de solidarité instinctive, liée à une opposition de principe contre les coups d’Etat, ce qui a particularisé par la suite mon attitude, c’est le sentiment que j’avais d’une injustice faite à la Côte d’Ivoire et à l’Afrique et qui m’interpellait en tant qu’Africain. Cette guerre m’interpellait en mémoire de Félix Houphouët Boigny dont la fracture de sa Côte d’Ivoire devait troubler le sommeil. A l’époque, ne pouvant pas contenir ma révolte, j’ai écrit ici et là, notamment à Alphonse Djédjé Mady pour lui exprimer ma solidarité pour les évènements douloureux que vivait la Côte d’Ivoire. Cette guerre, je la voyais un peu comme ma guerre d’Espagne à moi, sauf que celle-ci, je vais la gagner. Et puis, les choses allant, j’ai adhéré aux idéaux d’indépendance, de dignité que Laurent Gbagbo défendait pour son pays et pour le continent. Je m’y reconnaissais d’autant plus que l’UNDD défendait aussi ces mêmes valeurs qui nous ont tout naturellement conduit à évoluer du libéralisme solidaire que nous prônions, à la social-démocratie.

M.Yaméogo, compteriez-vous d’autres proches au sein de la classe politique ivoirienne ?

Oui, à des degrés divers, quelques-uns. N’oubliez pas que la Côte d’Ivoire est comme ma seconde patrie.

Si cela n’est pas indiscret, peut-on en avoir les noms et connaître les circonstances de vos rencontres ?

Il y en a d’un côté comme de l’autre de l’arène politique : le président Henri Konan Bédié, parrain d’un de mes frères, proche de la famille qui m’a beaucoup soutenu mais avec lequel je n’ai plus de contacts depuis plus de cinq ans ; Laurent Dona Fologo, un grand frère, ami des Voltaïques et des Burkinabé, qui s’est souvent rendu à Koudougou et que je vois encore à l’occasion ; Mel Théodore avec lequel je suis resté lié ; le président Affi N’Guessan qui m’invite souvent à sa table et dont je profite ici de l’occasion pour lui exprimer ma gratitude pour les mots amicaux qu’il a eus à notre endroit lors de son dernier passage à Ouagadougou ; le président Mamadou Koulibaly qui a épousé une de mes cousines et dont je respecte la probité, le courage et la fermeté de la pensée...

En Côte d’Ivoire, le chef de l’Etat dont vous êtes proche, vient de procéder à la suppression de la carte de séjour. Comment cette nouvelle a-t-elle été accueillie par l’UNDD que vous dirigez ?

Avec d’autant plus de satisfaction et de reconnaissance au président Gbagbo que nous demandions cette mesure depuis l’époque de Félix Houphouët Boigny. Nous applaudissons à cette mesure comme nous applaudissons à l’érection de certaines localités ivoiriennes comme Koudougou, Koupéla.. , en communes. Ce sont là des actes historiques, fédérateurs par excellence. J’en suis particulièrement fier puisque je suis originaire de Koudougou (Burkina Faso) et que j’ai des parents à Koudougou (CI).

Pensez-vous que ce soit le même accueil qui est réservé à l’Accord de Ouaga au sein de la classe politique burkinabé ?

Disons que s’il y a par-ci par-là des impatiences par rapport à quelques retards d’allumage ou toussotements au sujet de son application et même quelques irrédentistes, prisonniers des vieux clichés, dans l’ensemble, c’est bel et bien un accueil positif. Il n’est que de voir combien de plumes et de langues se sont désarmées contre Laurent Gbagbo et ses refondateurs, pour s’en rendre compte ! Il n’est que de voir le nombre de nouveaux convertis au style Gbagbo, pour en être édifié ! Et je vous le dis, si le président faisait une visite au Burkina Faso, vous seriez étonné de constater le nombre d’amis qu’il y compte. La vérité, c’est que l’Accord de Ouagadougou est une bonne affaire pour les deux responsables ivoirien et burkinabé et plus encore, pour leurs deux peuples.


Interview exclusive (2ème partie) Hermann Yaméogo (opposant burbinabé) explose :
« On m’a souvent utilisé dans la crise ivoirienne... »
mardi 4 décembre 2007 par Firmin Yoha             
 
Y-a-t-il réellement un engouement du peuple burkinabé pour l’accord politique de Ouagadougou souvent perçu comme un deal ?

Définitivement, oui. En tout cas, ceux qui adhèrent sont nettement plus nombreux que ceux qui n’y adhèrent pas. Et s’il y a un deal, les plus grands bénéficiaires, encore une fois, sont assurément les peuples burkinabé et ivoirien.

Personnellement, vous ne vous sentez pas un peu dépité de voir certaines personnes récolter les lauriers d’un combat dans lequel vous êtes engagé depuis les premières heures ?

Ce n’est pas moi qui ai dit que la défaite est orpheline et que la victoire a beaucoup de parrains. Mais l’essentiel ici, c’est que la Côte d’Ivoire parachève son processus de réconciliation. Si certaines personnes, qui jouent les mouches du coche, peuvent en récolter des lauriers mais aider à la paix et empêcher surtout le retour aux situations que nous avons connues, ce n’est pas moi (qui ne demande que la paix) qui me ruinerais en propos mesquins sur eux. Dans cette affaire, je l’ai toujours dit, il faut jauger ses prises de position à l’aune de la capacité de renoncement dont le président ivoirien a fait montre pour proposer le dialogue direct qui a enfanté l’Accord de Ouagadougou avec la facilitation de Blaise Compaoré.

Dans cette affaire, il y a eu également l’activisme des associations et mouvements pro-Compaoré en Côte d’Ivoire. Comment le ressentez-vous ?

Comme la vérification empirique de nos thèses sur le retour à la paix. Après avoir, dans les moments les plus chauds, effectué des tournées dans la Côte d’Ivoire profonde pour appeler les Burkinabé à être des acteurs dynamiques dans le processus de pacification et de reconstruction, nous avons estimé nécessaire de créer une structure de l’UNDD en Côte d’Ivoire dans le but de travailler à sensibiliser nos compatriotes sur leur devoir de réserve par rapport aux affaires intérieures de la Côte d’Ivoire et d’intéressement aux seules affaires politiques de leur pays d’origine. Ceci était pour nous une condition pour apaiser les esprits et exorciser les vieux démons. Là-dessus, nous sommes plutôt satisfaits qu’après avoir défriché le chemin, on nous emboîte le pas. Mais l’essentiel, ce n’est pas de voir respectée une marque déposée, c’est que nous sachions tirer les leçons du passé pour avancer maintenant résolument et sincèrement vers la consécration définitive de la paix.

Maintenez-vous toujours, au sein de l’UNDD, votre position en faveur du vote des Burkinabé de l’étranger ?

Encore plus aujourd’hui qu’hier. Je rappelle que cela fait plus de quinze ans que nous demandons sans relâche cette mesure. Et à chaque fois, on invoquait le manque de moyens, de temps, de difficultés techniques pour renvoyer la décision aux calendes grecques. Nous n’avons pas relâché l’étreinte et le travail se poursuit avec l’action sur place du MJ/UNDD Côte d’Ivoire avec son président Dominique Gnissi, qui fait un bon travail. Nous sommes heureux de voir qu’aujourd’hui, les autorités burkinabé elles-mêmes en viennent à s’engager dans cette voie. Mais il est grand temps de sortir des paroles pour passer aux actes. D’ailleurs, ce que nous demandons, ce n’est pas seulement la mise en oeuvre du droit constitutionnel des Burkinabé de participer aux scrutins de leur pays d’origine où qu’ils se trouvent, c’est leur représentation dans les organes d’Etat et notamment à l’Assemblée nationale. Ces mesures sont d’autant plus nécessaires par ces temps qui courent, qu’elles contribueront à dissiper l’image de mercenaires, de bétail électoral que beaucoup collent souvent à la peau de nos compatriotes vivant en Côte d’Ivoire.

Qu’en est-il de l’intégration des Burkinabè (appelés diaspos), retournés au pays au lendemain du déclenchement de la guerre en Côte d’Ivoire ?

C’est une question très sensible, je vous le concède. D’abord, les choses se sont très mal passées au début. L’Opération Bayiri s’est transformée en une immense escroquerie et sur place, les « revenants de Côte d’Ivoire », comme on les appelle parfois chez nous, n’ont pas toujours eu les gages de solidarité auxquels ils s’attendaient. Comme exemple, on citera leur déguerpissement sans ménagement de certaines zones qu’ils avaient occupées, n’ayant plus d’attaches d’aucune sorte à leur retour au pays. Mais il y a aussi que certains considèrent le problème des « diaspos » comme une bombe à retardement tant elle favorise des comportements à la limite « racialistes », dans une certaine opinion car il y en a au Faso qui les trouvent différents, dérangeants, voire même bizarres, comme une race hybride ayant ses modes de pensée, ses comportements... Rejetés en Côte d’Ivoire et au Faso, ces « diaspos » ont une situation comparable à celle des Pied-noirs mal aimés rapatriés en métropole après le décrochage de la France d’Algérie. Mais comme ces derniers ont fini par s’intégrer souvent de la plus belle manière en France, il ne faut pas désespérer qu’il en soit de même au Faso, pour nos « diaspos ». En s’inspirant du modèle français, avec l’apport de nos recettes propres, on peut parvenir au même résultat. D’ailleurs, il est stupéfiant de constater qu’en l’espace de quelques années, ces « diaspos » ont intégré tous les segments de la vie nationale. Ils sont au gouvernement, à l’Assemblée, à la justice, ils sont dans le monde des affaires, du spectacle et des arts, du sport et pas en faisant de la figuration. C’est dire qu’il y a beaucoup plus de raisons d’espérer que de désespérer. Si par ailleurs, on aide ces « diaspos », déplacés de guerre, dont nombre d’entre eux ont beaucoup perdu du fait de ce conflit, à rentrer dans leurs droits et qu’on facilite le retour de ceux qui le veulent, en Côte d’Ivoire, l’avenir ne sera pas sombre pour eux.

Au-delà du cas burkinabé, quelle lecture faites-vous de la crise ivoirienne globalement par rapport à l’intégration africaine ?

D’un certain côté, elle est l’expression de l’absence ou de la faillite des politiques d’intégration menées depuis l’indépendance. Si on avait donné vie au projet de double nationalité, cher à Félix Houphouët Boigny et à Maurice Yaméogo, si on avait mis plus de sincérité et de volonté pour sauver la CEAO, pour construire la CEDEAO, l’UEMOA, on aurait peut-être évité que les ingérences, les phénomènes de prédation, la pression des réseaux françafricains, les effets pervers de la détérioration des termes de l’échange, ne se développent dans toute la région pour finir par embraser la Côte d’Ivoire et mettre à mal l’intégration sous régionale.

Quel est votre sentiment sur la gestion de la crise ivoirienne par l’Union africaine ?

L’Union africaine n’a pas permis que sur le modèle européen, s’institutionnalise une commission qui ait un minimum de personnalité et de pouvoirs. Ce n’est pas que Alpha Oumar Konaré n’ait pas fait de son mieux mais il avait fort à faire. La maison Afrique reste dominée, comme la défunte OUA, par les chefs d’Etat et notamment par les plus puissants d’entre eux. Elle demeure aussi perméable au jeu des puissances, toutes choses qui expliquent à mes yeux, qu’elle ait été influencée par les prises de position d’un Jacques Chirac ou d’un Kofi Anan qui n’ont pas, dans la crise ivoirienne (on ne le sait que trop) lésiné pour opérer des changements par des voies non constitutionnelles par animosité atavique vis-à-vis de Laurent Gbagbo. Ce qui explique aussi que des chefs d’Etat comme Obasanjo, Kufuor, qui au début étaient plus soucieux de solidarité à l’endroit des autorités légitimes, aient mis après coup, de l’eau dans leur vin, sinon aient tourné tout simplement casaque. Dans l’histoire, ni l’ONU, ni l’Union africaine, ne laisseront une empreinte indélébile dans le règlement de cette crise. A la manière des Angolais, les Ivoiriens ont puisé dans leurs capacités morales, physiques, financières propres, le génie pour enfanter l’Accord de Ouagadougou.

Un peu comme le montre la dernière résolution prise par le conseil de sécurité sur la Côte d’Ivoire.

Oui, elle est plus que déboussolante. Quand on mesure le chemin parcouru depuis la signature de l’Accord de Ouagadougou par rapport à toutes les occasions manquées quand le dossier était piloté en international, on devrait trouver des motifs à encourager les signataires de cet accord plutôt qu’à les décourager. Or, c’est ce que fait précisément cette résolution en traitant pour quantité négligeable, toutes les avancées constatées depuis. Espérons que ce n’est pas là un acte de mauvais humeur cachant une intention de nuire mais plutôt une façon de booster encore plus les efforts vers la sortie de crise et que très prochainement, d’autres décisions viendront le prouver, notamment en termes de financement du processus électoral comme vient de le demander le Premier ministre Guillaume Soro.

Venons-en à l’actualité internationale. Que pense l’homme politique que vous êtes de l’affaire Arche de Zoé au Tchad ?

Pas grand bien. J’y vois une exploitation politique, médiatique, diplomatique de l’affaire au détriment de l’intérêt des enfants, des familles censées les accueillir, des populations française, tchadienne qui ont des revendications désintéressées à faire valoir. Cela m’amène à dire que tant que nous n’aurons pas des fenêtres de lecture claire et nette pour jauger la rupture promise de Nicolas Sarkozy à l’égard de la politique africaine de la France, nous assisterons encore à de tels drames qui ne sont pas sans rappeler la Françafrique de « papa ».

Et la question incontournable de l’immigration choisie telle que prônée comme politique d’immigration par la France de Sarkozy ?

L’immigration est capable du pire comme du meilleur. Lorsqu’elle est régulée, qu’elle répond à une demande économique, sociale, démographique.., exprimée par le pays d’accueil et qu’elle ne dépasse pas le seuil de tolérance, pas de problème. Elle peut avoir des avantages réciproques pour le pays d’origine et pour le pays d’accueil. Mais lorsqu’elle est débridée, reposant sur un climat politique, économique, démocratique, écologique.. , vicié dans les pays de départ, ça peut être la catastrophe. C’est un peu ce que la Côte d’Ivoire a vécu à sa manière, et c’est aussi en grande partie ce que la France a vu venir et qui l’amène à réagir par une proposition qui emprunte quelque peu à l’ivoirité et à toutes ces politiques mises en œuvre dans certains pays africains qui prônent la préférence nationale. Mais l’immigration choisie est une fuite en avant qui fait l’impasse sur les vraies causes de la ruée vers l’Occident et ignore les relents eugénistes qu’elle porte en elle. C’est notamment pour cela que Nicolas Sarkozy lui a préféré le concept d’immigration concertée qu’il fonde sur le co-développement. Mais là aussi, il faut éviter que ce dernier ne soit une auberge espagnole. Pour cela, il convient d’appréhender l’immigration incontrôlée dans ses dimensions économiques mais aussi politiques, tenant notamment au déficit démocratique dans les pays africains. Ce que beaucoup bannissent à Gauche comme à Droite comme pour ne pas déplaire aux dictateurs. Par cette démarche inclusive, Nicolas Sarkozy ne se démentirait pas, lui qui à Cotonou en mai 2006, a déclaré haut et fort qu’ « Il n’y a pas d’exception africaine, pas de prétendue spécificité culturelle qui justifierait je ne sais quelle incompatibilité entre l’Afrique et la démocratie ». Dans le même souci de rendre efficiente cette politique d’immigration concertée, il importe de la multilatéraliser davantage. Ca évitera, à force de ne vouloir faire que du chiffre et rien que du chiffre, de convertir les pays d’origine en complices des opérations charters à la faveur d’une coopération bilatérale qui peut plus facilement être détournée de son objet.

Autre sujet concernant l’actualité internationale : la mise en examen de Jacques Chirac...

Il est un proverbe bien de chez nous qui dit que de la vie qu’il vaut mieux bien la finir que bien la commencer. On a envie d’appliquer le dicton à Jacques Chirac tellement il tombe de haut mais si l’on veut bien voir, ces dossiers franco-français dans lesquels il est ou sera épinglé par la justice, ne sont que du menu fretin, de la gnognote. S’il venait en effet à l’idée des juges d’avoir assez de courage pour ouvrir les dossiers africains, notamment ceux de la France-Afrique, ah la la ! Il pourrait avoir affaire, avec des dossiers comme ceux du bombardement de Bouaké ou des tueries de l’hôtel Ivoire, non pas à des renvois devant la Haute cour de justice mais devant la Cour pénale internationale en raison de la nature des incriminations encourues.

Maître, quand vous reverra-t-on en Côte d’Ivoire ?

Beaucoup en Côte d’Ivoire comme au Burkina Faso me posent la question. Ma venue est fonction de l’évolution de la situation en Côte d’Ivoire. J’en suis actuellement à toucher du bois pour que tout continue à aller aussi bien jusqu’à la fin du processus sans encombres. Je ne voudrais pas que ma présence dans votre pays puisse en aucune façon être mal interprétée, mal ressentie, dans cette période sensible. On m’a souvent utilisé pour envenimer la situation et je ne voudrais en aucune manière, en être encore le prétexte. Quand je serais assuré qu’il n’y aura plus d’interprétations tendancieuses, je me ferais un plaisir d’y aller sinon, vous pouvez me croire, j’ai le mal de la Côte d’Ivoire.

Rectificatif : Dans la première partie de l’interview que nous lui avons accordée hier, une erreur de manipulation nous a fait prêter le propos suivant à M. Hermann Yaméogo : « Cette guerre, je la voyais un peu comme ma guerre d’Espagne à moi, sauf que celle-ci, je vais la gagner ». Il fallait plutôt lire : « Cette guerre, je la voyais un peu comme ma guerre d’Espagne à moi, sauf que celle-ci va être gagnée ». L’Inter présente ses excuses à l’intéressé pour tout désagrément. La rédaction

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