ENTRETIEN AVEC LA SECTION UNDD DE L’UNIVERSITE

Thème : DE LA COALITION DE FAIT CONTRE LA VIE CHERE A LA COALITION DECLAREE CONTRE LA MAL GOUVERNANCE

(Maison des Jeunes à Zogona – Ouagadougou - 9 Juin 2006)

CONTRIBUTION DE ME YAMEOGO HERMANN A LA RENCONTRE

En Afrique, syndicats, associations de défense des droits humains et organisations multiples se battent de plus en plus contre les pouvoirs publics pour obtenir un relèvement du niveau de vie des travailleurs et des populations. Si au Niger, cette lutte a revêtu comme un caractère fondateur à cause de la puissance de la mobilisation, des solidarités qu’elle a entraînée et surtout en raison de son succès, bien des pays sont également engagés dans ces bras de fer. C’est le cas du Sénégal, de l’Afrique du Sud… mais aussi du Burkina Faso, comme on le constate depuis quelques mois. Le débat ne concerne pas la réalité de cette cherté de la vie ; il concerne plutôt les stratégies de lutte à mettre en œuvre pour la combattre.

UNE COALITION CONTRE LA VIE CHERE QUI NE DIT PAS SON NOM CONTRE UN MAL TRANSVERSAL AVERE
Au Burkina Faso, la cherté de la vie n’a pas à être prouvée : elle est vécue quotidiennement au regard de plusieurs réalités implacables : la pression fiscale injuste en raison de ce qu’elle est beaucoup plus supportée par la majorité des Burkinabé laissant en dehors la petite catégorie des privilégiés, les salaires qui ne connaissent pas d’augmentation depuis des lustres, l’augmentation du prix du carburant qui a fait renchérir tous les produits y compris bien sûr ceux de première nécessité.. A noter qu’au Burkina Faso, le prix du carburant est le plus élevé de la sous région. Pourtant, le Mali et le Niger sont des pays enclavés comme le nôtre ! Cette cherté de la vie, asphyxiante, est d’autant plus mal vécue qu’elle ne semble pas devoir connaître de limites. Pour preuve : le pouvoir n’est-il pas allé jusqu’à se payer le luxe d’augmenter le prix du carburant au moment même où s’engageait un dialogue entre le gouvernement et les syndicats ? Les étudiants sont bien placés pour exprimer la part de souffrances qu’ils ressentent de cette cherté de la vie dans leurs vies de tous les jours et dans leurs conditions d’étude.
De la même façon qu’on ne discute pas la réalité de cette cherté de la vie, on ne saurait le faire pour son caractère général et transversal. C’est vrai que les riches sont moins touchés mais combien sont-ils par rapport à l’immense majorité des Burkinabé ? Et si dans les manifestations, on voit, outre les syndicats, les mouvements consuméristes, des associations de défense des droits humains, des représentants de partis politiques, c’est parce qu’il s’agit ici d’un mal collectif contre lequel les Burkinabé sont prêts à réagir collectivement. Ils le font savoir depuis longtemps au niveau du CODECO ; ils l’ont fait clairement savoir au niveau des partis politiques (PDP/PS, UNDD, UNIR/MS..). En effet, tous autant qu’ils sont, participent activement aux manifestations syndicales. Et ils le feraient de façon plus visible s’ils ne craignaient pas de gêner les syndicats.
C’est donc une coalition de fait à la nigérienne. On ne le clame pas pour ne pas ébrécher les solidarités syndicales compte tenu du particularisme des syndicats, pour ne pas s’exposer à des récupérations politiciennes mais aussi pour ne pas encourir la critique de la part du pouvoir, de quitter le domaine purement social pour engager la lutte sur un autre terrain. Avec la psychose du coup d’Etat, on aura vite fait de les accuser de vouloir déstabiliser les institutions. N’empêche que dans bien des pays, le souci de l’ efficacité et de l’ intérêt général a souvent conduit à dépasser ces obstacles et rien n’interdit, au Burkina Faso, d’en faire de même, tout au contraire.

DE LA NECESSITE D’UNE COALITION DECLAREE CONTRE LA MAL-GOUVERNANCE
Le degré atteint par la cherté de la vie, son caractère global et structurel, oblige à reconnaître non seulement la réalité de la coalition nationale actuellement en œuvre mais surtout à aller plus loin en constituant une coalition contre la mal gouvernance.
Si l’on vit une telle dérive des prix, aggravée par l’insécurité sociale qui se manifeste par le blocage des salaires, le refus des avancements.., par l’incapacité de répondre comme il faut aux demandes de santé, d’éducation et de sécurité physique et politique, c’est parce qu’au fond, la gestion de la cité est défectueuse. Et lorsqu’une gouvernance est à ce point contraire aux intérêts des travailleurs, du peuple, celui-ci en démocratie est en droit de demander aux gouvernants de s’expliquer, de changer ; c’est son droit constitutionnel, et les gouvernants ne peuvent pas s’y dérober.
La coalition se justifie d’autant plus que la mal gouvernance trouve à se constater sur bien d’autres plans : l’enrichissement effréné des tenants du pouvoir qui se perdent en dépenses de prestige et qui favorise l’évasion fiscale au détriment des investissements sociaux et structurants….
Quand on sait l’emprise des réseaux et des multinationales au Burkina Faso, que l’on mesure comment dans sa lutte pour accéder au rang de pays émergent, le pouvoir est soutenu par les institutions de Bretton Woods et par les partenaires techniques et financiers en général au détriment des populations, on comprend que seul l’engagement collectif des Burkinabé peut ébranler ces complicités, ces protections financières et économiques et contraindre à ramener la gouvernance sur les préoccupations majeures des gouvernés.
Au demeurant, tout est lié, le social comme le politique parce que tout est dans la philosophie de la gouvernance. Celle qui a cours au Burkina Faso tend à faire main basse sur les pouvoirs politique et économique, à favoriser l’émergence et la consolidation d’une aristocratie qui écrase tout sur son passage. Travailler isolément ne peut que faire le jeu du pouvoir qui n’est jamais plus à l’aide que dans la division des forces politiques et sociales. C’est ce que les Nigériens ont compris, c’est ce que les Sénégalais sont en train de comprendre et qui veulent suivre les exemples venus de l’ancienne Union Soviétique et d’Amérique Latine où les solidarités transversales, les convergences entre les structures politiques et sociales ont amené à des victoires significatives contre la mal gouvernance et les distances prises par les pouvoirs vis-à-vis des demandes sociales et démocratiques des populations.

En conclusion, la coalition contre la mal gouvernance autour d’une plateforme minimale d’actions est possible.
Elle est permise par les lois et la Constitution, elle se justifie par les précédents en Afrique et dans le monde.
Elle est nécessaire face aux gouvernants qui, de mauvaise foi, estiment qu’il n’est pas encore possible d’accorder la priorité aux transferts sociaux parce que l’Etat est dans la phase de réajustement qui suppose que tous serrent la ceinture alors que dans le même temps, les gouvernants se construisent des fortunes colossales qui trouvent gîte dans des paradis fiscaux sinon dans des châteaux et autres réalisations dispendieuses qui choquent le peuple.
Elle est même incontournable parce que c’est à travers la monopolisation, la confusion des pouvoirs, à travers la récupération des institutions publiques, des médias d’Etat, de bien de structures de la société civile, à travers le formatage du cadre politique pour promouvoir le personnel politique à son goût qu’il s’est donné les moyens d’investir le champ social et de conduire des politiques anti-sociales.
Seule la mise en commun des intelligences, des moyens, dans le cadre maîtrisé d’une plateforme minimale, peut amener à traiter le mal à sa racine et permettre que la gouvernance repartant sur un bon pied, soit plus soucieuse des attentes des citoyens. C’est là, face à la gravité de la situation nationale, une des obligations historiques qui interpellent aujourd’hui tous les Burkinabé et à l’aune de laquelle chacun, dirigeant comme citoyen, sera en définitive jugé demain.

Hermann YAMEOGO