CONTRIBUTION DE ME YAMEOGO HERMANN A LA RENCONTRE
En Afrique, syndicats, associations de défense des droits humains et organisations multiples se battent de plus en plus contre les pouvoirs publics pour obtenir un relèvement du niveau de vie des travailleurs et des populations. Si au Niger, cette lutte a revêtu comme un caractère fondateur à cause de la puissance de la mobilisation, des solidarités qu’elle a entraînée et surtout en raison de son succès, bien des pays sont également engagés dans ces bras de fer. C’est le cas du Sénégal, de l’Afrique du Sud… mais aussi du Burkina Faso, comme on le constate depuis quelques mois. Le débat ne concerne pas la réalité de cette cherté de la vie ; il concerne plutôt les stratégies de lutte à mettre en œuvre pour la combattre.
UNE COALITION CONTRE LA VIE CHERE QUI NE DIT PAS SON NOM CONTRE UN MAL TRANSVERSAL
AVERE
Au Burkina Faso, la cherté de la vie n’a pas à être
prouvée : elle est vécue quotidiennement au regard de plusieurs
réalités implacables : la pression fiscale injuste en raison de
ce qu’elle est beaucoup plus supportée par la majorité des
Burkinabé laissant en dehors la petite catégorie des privilégiés,
les salaires qui ne connaissent pas d’augmentation depuis des lustres,
l’augmentation du prix du carburant qui a fait renchérir tous les
produits y compris bien sûr ceux de première nécessité..
A noter qu’au Burkina Faso, le prix du carburant est le plus élevé
de la sous région. Pourtant, le Mali et le Niger sont des pays enclavés
comme le nôtre ! Cette cherté de la vie, asphyxiante, est d’autant
plus mal vécue qu’elle ne semble pas devoir connaître de
limites. Pour preuve : le pouvoir n’est-il pas allé jusqu’à
se payer le luxe d’augmenter le prix du carburant au moment même
où s’engageait un dialogue entre le gouvernement et les syndicats
? Les étudiants sont bien placés pour exprimer la part de souffrances
qu’ils ressentent de cette cherté de la vie dans leurs vies de
tous les jours et dans leurs conditions d’étude.
De la même façon qu’on ne discute pas la réalité
de cette cherté de la vie, on ne saurait le faire pour son caractère
général et transversal. C’est vrai que les riches sont moins
touchés mais combien sont-ils par rapport à l’immense majorité
des Burkinabé ? Et si dans les manifestations, on voit, outre les syndicats,
les mouvements consuméristes, des associations de défense des
droits humains, des représentants de partis politiques, c’est parce
qu’il s’agit ici d’un mal collectif contre lequel les Burkinabé
sont prêts à réagir collectivement. Ils le font savoir depuis
longtemps au niveau du CODECO ; ils l’ont fait clairement savoir au niveau
des partis politiques (PDP/PS, UNDD, UNIR/MS..). En effet, tous autant qu’ils
sont, participent activement aux manifestations syndicales. Et ils le feraient
de façon plus visible s’ils ne craignaient pas de gêner les
syndicats.
C’est donc une coalition de fait à la nigérienne. On ne
le clame pas pour ne pas ébrécher les solidarités syndicales
compte tenu du particularisme des syndicats, pour ne pas s’exposer à
des récupérations politiciennes mais aussi pour ne pas encourir
la critique de la part du pouvoir, de quitter le domaine purement social pour
engager la lutte sur un autre terrain. Avec la psychose du coup d’Etat,
on aura vite fait de les accuser de vouloir déstabiliser les institutions.
N’empêche que dans bien des pays, le souci de l’ efficacité
et de l’ intérêt général a souvent conduit
à dépasser ces obstacles et rien n’interdit, au Burkina
Faso, d’en faire de même, tout au contraire.
DE LA NECESSITE D’UNE COALITION DECLAREE CONTRE LA MAL-GOUVERNANCE
Le degré atteint par la cherté de la vie, son caractère
global et structurel, oblige à reconnaître non seulement la réalité
de la coalition nationale actuellement en œuvre mais surtout à aller
plus loin en constituant une coalition contre la mal gouvernance.
Si l’on vit une telle dérive des prix, aggravée par l’insécurité
sociale qui se manifeste par le blocage des salaires, le refus des avancements..,
par l’incapacité de répondre comme il faut aux demandes
de santé, d’éducation et de sécurité physique
et politique, c’est parce qu’au fond, la gestion de la cité
est défectueuse. Et lorsqu’une gouvernance est à ce point
contraire aux intérêts des travailleurs, du peuple, celui-ci en
démocratie est en droit de demander aux gouvernants de s’expliquer,
de changer ; c’est son droit constitutionnel, et les gouvernants ne peuvent
pas s’y dérober.
La coalition se justifie d’autant plus que la mal gouvernance trouve à
se constater sur bien d’autres plans : l’enrichissement effréné
des tenants du pouvoir qui se perdent en dépenses de prestige et qui
favorise l’évasion fiscale au détriment des investissements
sociaux et structurants….
Quand on sait l’emprise des réseaux et des multinationales au Burkina
Faso, que l’on mesure comment dans sa lutte pour accéder au rang
de pays émergent, le pouvoir est soutenu par les institutions de Bretton
Woods et par les partenaires techniques et financiers en général
au détriment des populations, on comprend que seul l’engagement
collectif des Burkinabé peut ébranler ces complicités,
ces protections financières et économiques et contraindre à
ramener la gouvernance sur les préoccupations majeures des gouvernés.
Au demeurant, tout est lié, le social comme le politique parce que tout
est dans la philosophie de la gouvernance. Celle qui a cours au Burkina Faso
tend à faire main basse sur les pouvoirs politique et économique,
à favoriser l’émergence et la consolidation d’une
aristocratie qui écrase tout sur son passage. Travailler isolément
ne peut que faire le jeu du pouvoir qui n’est jamais plus à l’aide
que dans la division des forces politiques et sociales. C’est ce que les
Nigériens ont compris, c’est ce que les Sénégalais
sont en train de comprendre et qui veulent suivre les exemples venus de l’ancienne
Union Soviétique et d’Amérique Latine où les solidarités
transversales, les convergences entre les structures politiques et sociales
ont amené à des victoires significatives contre la mal gouvernance
et les distances prises par les pouvoirs vis-à-vis des demandes sociales
et démocratiques des populations.
En conclusion, la coalition contre la mal gouvernance autour d’une plateforme
minimale d’actions est possible.
Elle est permise par les lois et la Constitution, elle se justifie par les précédents
en Afrique et dans le monde.
Elle est nécessaire face aux gouvernants qui, de mauvaise foi, estiment
qu’il n’est pas encore possible d’accorder la priorité
aux transferts sociaux parce que l’Etat est dans la phase de réajustement
qui suppose que tous serrent la ceinture alors que dans le même temps,
les gouvernants se construisent des fortunes colossales qui trouvent gîte
dans des paradis fiscaux sinon dans des châteaux et autres réalisations
dispendieuses qui choquent le peuple.
Elle est même incontournable parce que c’est à travers la
monopolisation, la confusion des pouvoirs, à travers la récupération
des institutions publiques, des médias d’Etat, de bien de structures
de la société civile, à travers le formatage du cadre politique
pour promouvoir le personnel politique à son goût qu’il s’est
donné les moyens d’investir le champ social et de conduire des
politiques anti-sociales.
Seule la mise en commun des intelligences, des moyens, dans le cadre maîtrisé
d’une plateforme minimale, peut amener à traiter le mal à
sa racine et permettre que la gouvernance repartant sur un bon pied, soit plus
soucieuse des attentes des citoyens. C’est là, face à la
gravité de la situation nationale, une des obligations historiques qui
interpellent aujourd’hui tous les Burkinabé et à l’aune
de laquelle chacun, dirigeant comme citoyen, sera en définitive jugé
demain.
Hermann YAMEOGO