L’Union africaine propose à l’adoption des Chefs d’Etat
une Charte africaine de la démocratie qui sera soumise à ratification.
Cette initiative, qui figure dans l’agenda du prochain Sommet de Banjul
des 1er et 2 Juillet 2006, est à féliciter.
L’UNDD, par ses responsables, s’est toujours efforcée de
faire partager ses idées et ses propositions par rapport à la
conduite du processus démocratique au Burkina Faso et en Afrique, processus
qui laisse à désirer. 15 ans après son lancement, sauf
quelques rares cas, le constat est implacable : la démocratisation va
à vau-l’eau. Il y a tricherie sur les principes qui la fondent
et il en résulte une perte de confiance dans les hommes qui gouvernent,
dans les institutions et en conséquence des tentations pandémiques
de prendre le pouvoir par des voies non conventionnelles.
Il fallait que l’UA ait le courage de reconnaître non seulement
ces échecs et leur incidence sur le mal vivre africain mais surtout qu’elle
s’active à voir comment relancer le processus démocratique.
Cependant, il ne faut pas s’en cacher les difficultés.
I. De la question de la suspicion légitime envers les maîtres
d’œuvre du projet
Ici, il faut parler des chefs d’Etat et de l’Union africaine.
Pour les chefs d’Etat, les préventions à leur encontre sont
très grandes. Ils sont tous quasiment responsables de l’échec
de la démocratisation. Nombre d’entre eux n’avaient accepté
le pluralisme qu’avec des arrière-pensées, décidés
une fois que le vent des réformes sera tombé à se restituer
tous « leurs pouvoirs ». C’est ce qui a été
fait au travers de fraudes, de violences et de corruption d’Etat avec
d’autant plus de facilité qu’ils ont bénéficié
de concours médiatiques et diplomatiques très puissants. Ces chefs
d’Etat ont fermé la porte à tout dialogue démocratique
intéressant l’ensemble des citoyens. Plus grave, ils ont enrayé
les systèmes de contrepoids constitutionnels, bafoué le droit
de suffrage et le droit des partis, réalisé des coups d’Etat
en particulier à travers la violation de dispositions constitutionnelles
dont celle garantissant l’alternance par la limitation du mandat présidentiel
à deux termes. C’est à de tels chefs d’Etat, qui sont
des accusés en puissance de tribunaux pénaux internationaux, dont
certains sont en place depuis plusieurs décennies (et qui parfois expriment
ouvertement leur mépris vis-à-vis de la démocratie), qu’on
demande d’adopter une Charte sur la démocratie. Il faut alors intégrer
cette volonté de récusation de la part de bien des Africains vis-à-vis
des maîtres d’œuvre du projet ; il faut comprendre qu’un
Alpha CONDE puisse s’en défier de même qu’un Mustapha
NIASSE, un Ngarlejy YORONGAR ou un Gilchrist Olympio.. Mais la confiance n’est
guère plus grande par rapport à l’UA, autre responsable
du projet.
L’Union Africaine a beau avoir une personnalité juridique, des
attributions, un personnel, censés lui conférer une certaine autonomie
par rapport aux chefs d’Etat, la réalité nous enseigne que
nous sommes bien loin du compte. Ce n’est pas faute pour ses cadres émérites
et pour le président de la Commission de s’ employer à affirmer
cette autonomie mais ils n’ont jamais pu s’émanciper de la
tutelle des chefs d’Etat et développer une politique propre. On
avait en effet espéré qu’avec Alpha Oumar Konaré
à la tête de la Commission, les choses iraient dans l’optique
d’une affirmation des compétences supranationales de l’organisation
(si nécessaire à une véritable intégration) mais
sur la question, les désillusions sont grandes. Dès qu’Alpha
Oumar Konaré a essayé de prendre quelque champ –et que de
fois ne l’a-t-il pas fait !- et d’affirmer une volonté différente
de celle des chefs d’Etat, il s’est fait rappeler à l’ordre
sans ménagement. Là-dessus, les coups de gueule et de griffe qu’il
a reçus de Olosogun Obasanjo ou de Omar Bongo Ondimba resteront longtemps
tristement gravés dans la mémoire africaine.
Ce n’est pas étonnant que se pliant par la force des choses à
la volonté des chefs d’Etat, l’UA n’ait pas pu davantage
servir la cause du pluralisme Pour dire vrai, non seulement elle n’a jamais
véritablement pu imiter l’Union Européenne en pratiquant
le dialogue démocratique et en ouvrant ses portes aux opposants mais
elle s’est laissée compromettre dans des déstabilisations,
des rébellions, des charcutages constitutionnels.. Le rôle qu’on
lui a fait jouer en Guinée Bissau, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique,
au Togo.. constitue à cet égard des éléments probants
pour entretenir également à son égard une suspicion légitime
comme du reste son silence devant le tripatouillage des Constitutions de la
part de nombre de chefs d’Etat pour s’octroyer des troisièmes
mandats et s’ envaser dans le pouvoir.
Si le projet de Charte devait rester entre les seules mains des chefs d’Etat
et de l’UA, il n’en résulterait pas beaucoup d’espérance
de voir les choses véritablement changer, la démocratie serait
toujours prise en otage. D’où la nécessité de faire
un appel très large à d’autres contributeurs et surtout
de se donner le temps pour faire ce véritable travail de refondation.
II. La question de l’appel élargi à des contributeurs au
projet
Cet appel doit s’adresser à tous ceux qui ont intérêt
à ce que la démocratie soit replacée dans son lit et à
ceux qui ont les moyens et la volonté d’aider à son sauvetage.
Partis d’opposition et société civile sont tout d’abord
ceux qui souffrent le plus actuellement de l’échec de la démocratie
en Afrique. En effet, ce ne sont certainement pas les tenants du pouvoir et
ses obligés qui sont les victimes de la « mal-gouvernance »
africaine, ce sont principalement les opposants et les quelques représentants
de la société civile qui refusent de jouer les faire-valoir. Ils
sont du reste (là où les uns et les autres ne sont pas totalement
domestiqués) les accusateurs dans ce procès contre la faillite
de la démocratie en Afrique. Depuis le début du processus démocratique,
craignant justement des opérations de freinage et de récupération,
bien de ces opposants n’ont eu de cesse de lutter pour baliser l’institutionnalisation
de la démocratie.
Tour à tour, ils ont engagé des batailles pour avoir des CENI,
l’accès aux médias, le bulletin unique, le financement des
partis.., mais à chaque fois, le pouvoir a vidé ces victoires
acquises de haute lutte de leur contenu ou a simplement rapporté les
mesures qu’elles contenaient. L’UNDD sentant les périls graves
qui menaçaient l’opposition et la démocratie, a proposé
la création d’un Haut Conseil de l’Aide pour certes assurer
que celle-ci aille directement aux bénéficiaires mais aussi pour
combattre le formatage de la démocratie dont le pouvoir est la cheville
ouvrière grâce notamment à l’utilisation à
des fins partisanes, de l’aide internationale. Elle a aussi demandé
une opposition sans frontière ; ses responsables ont même recommandé
l’adoption au-delà du cadre étatique, de statuts de l’opposition
dans les institutions internationales (UEMOA, CEDEAO, UA) jusque même
aux Nations Unies pour introduire dans les gouvernances nationales, internationales,
onusienne le principe de la contradiction, celui de la dualité majorité/opposition
qui fonde toute gouvernance démocratique. Cela aurait eu non seulement
l’avantage d’éviter qu’à tous ces niveaux, il
n’y ait qu’un seul son de cloche, celui des partis au pouvoir mais
aussi que l’opposition ainsi reconnue au plan international, y trouve
les meilleurs moyens de sa protection face à des pouvoirs qui acceptent
si peu le pluralisme et l’alternance que, leur premier souci une fois
en place, c’est d’éliminer l’opposition dans le système
politique ou de la remplacer par une opposition aux ordres. Après tout
le travail qui a été fait pour diaboliser les opposants, inculquer
dans les opinions –jusqu’à celle fragile de la jeunesse-
que, qui veut réussir et vivre en paix doit s’éloigner de
l’opposition comme de la peste, ce serait là un moyen imparable
de rehausser la démocratie. Cela aiderait à véritablement
réhabiliter l’opposition et à la faire accepter comme l’interface
de la majorité, comme l’élément sans lequel il n’y
a pas de démocratie concurrentielle.
Finalement, l’UA à travers cette rencontre de Brazzaville donne
plutôt raison à ces opposants qui peuvent se dire aujourd’hui
que tout compte fait, leurs plaintes ne se sont pas perdues dans le désert.
On ne comprendrait pas que, si l’ intention de l’organisation continentale
est réellement de prendre un nouveau départ, de donner cette fois-ci
des fondements solides à la démocratie, de produire comme disent
ses experts « un document consolidé et exécutoire qui permettra
aux Etats membres d'édifier des bases institutionnelles et culturelles
solides pour une démocratie et une paix durables", qu’elle
n’associe pas à tout le moins les partis politiques d’opposition
à cette réflexion qui les concerne au premier chef en tant que
victimes et demandeurs à titre principal.
Mais la contribution doit dépasser le cadre de l’opposition et
de la société civile pour viser les partenaires techniques et
financiers. Leur participation est importante pour plusieurs raisons. D’abord,
parce qu’ils tiennent les cordons de la bourse et que la mise en œuvre
sincère de cette Charte de la démocratie, suppose des moyens importants
pour la mobilisation desquels il ne serait pas sage de ne s’en remettre
qu’à la seule bonne volonté des chefs d’Etat ou de
l’UA. Il y a également intérêt à associer la
communauté internationale parce qu’elle a aussi des volets d’aide
à la démocratisation qui gagneraient à être harmonisés
avec le projet qui pourrait naître de l’initiative purement africaine.
Associer les partenaires techniques et financiers est enfin indispensable car
tant que certains représentants de la communauté internationale
ne se décideront pas à accepter que les africains ne sont pas
congénitalement hermétiques à la démocratie, cette
dernière continuera à se construire en trompe-l’œil
pour servir des intérêts autres que ceux des populations.
L’UNDD apporte donc son plein soutien à ce projet mais réitère
la nécessité d’éviter qu’il ne soit piloté
que par les seuls chefs d’Etat et la seule Union africaine. Que le travail
d’investigation des causes de la panne démocratique et de recherche
des moyens pour relancer la machine soit une œuvre commune aux pouvoirs,
aux oppositions, aux sociétés civiles et aux partenaires techniques
et financiers.
Il y a certes la question du temps puisque le Sommet est convoqué pour
début juillet mais les enjeux sont si importants, si déterminants
pour la vie des peuples africains, pour les structures politiques et sociales,
pour la paix et le développement du continent (et même au final
pour la sécurité des pays riches !), qu’on pourrait demander
à l’UA de se donner le temps pour une meilleure concertation et
maturation du projet. Il s’agit là en quelque sorte d’une
demande préjudicielle d’autant plus recevable que le mal qui frappe
la démocratie africaine est porteur de tant de désespérance,
de valeurs déstabilisatrices pour les sociétés africaines
que seuls de tels véritables Etats généraux de la démocratie
largement ouverts sont susceptibles de ranimer la flamme de l’espérance.
Les institutions sont faites pour les hommes ; quand elles sont imposées
dans l’indifférence de leurs attentes, elles aboutissent souvent
à des phénomènes de rejet. Il appartient aux partis d’opposition,
aux structures de la société civile, aux partenaires techniques
et financiers, de savoir agiter ces risques pour aider à remettre dans
un débat ouvert la question de cette Charte.
En tout les cas, le dialogue inter burkinabé sans exclusive auquel l’UNDD
en appelle, est plus que jamais nécessaire au regard des constats de
l’UA sur l’état de la démocratie mais aussi éloquent
parce qu’il pourrait constituer comme un travail préparatoire,
de défrichage et de prise de mesures de sauvegarde pour corriger les
distorsions les plus graves qui résultent du dérapage démocratique
et qui menace la cohésion nationale, en attendant l’entrée
en vigueur de la Charte.
Ouagadougou, le 17 Juin 2006
Mathieu N’DO
Secrétaire général à la Communication
Porte-parole de l’UNDD