CANDIDATURES INDEPENDANTES
QUE LA «CROISADE » PROFITE A LA DEMOCRATIE
(CONFERENCE DEBAT TENUE A KOUDOUGOU

LE 9 DECEMBRE 2006)

INTRODUCTION
Il y a dans la plupart des démocraties classiques, un monopole de fait reconnu aux partis dans l’action politique qui tire son explication dans l’histoire et jusqu’aux origines, du régime parlementaire. Les partis politiques sont apparus dès le XVIIème siècle en Angleterre dans le prolongement du développement du régime parlementaire. Ils agissaient alors en tant que groupes parlementaires : les Tories et les Whigs, ancêtres respectifs du Parti Conservateur et du Parti Libéral. L’ancrage et l’expansion de ces partis seront encouragés par le Reform Act de 1832. Cette loi ne reconnaîtra la qualité d’électeurs qu’aux seuls citoyens acquittant un loyer de 10 livres dans les villes et de 5 à 50 livres dans les comtés. Il s’en suivit une augmentation immédiate du nombre d’électeurs et du coup, une nécessité de structuration des partis pour les canaliser. Ainsi naîtront et se multiplieront les comités locaux conservateurs et libéraux. De l’Angleterre, l’exemple émigrera tout naturellement aux USA où l’on vit des partis prendre forme au plan régional et local entre 1829 et 1837. En France, il faudra attendre l’avènement du suffrage universel en 1848 pour commencer à voir des embryons de partis politiques. Mais c’est en 1871 après le Second Empire en France que le phénomène prendra véritablement son envol pour être consacré avec la loi du 1er juillet 1901 dans laquelle les partis trouveront la matrice de leur organisation.
L’Afrique sous domination coloniale française, à la faveur à la faveur de la seconde guerre mondiale qui a internationalisé le désir de libération et de la loi-cadre, verra acclimater les principes de démocratie concurrentielle et connaîtra ainsi le phénomène partisan. Ainsi, apparaîtront des partis comme le Néo-Destour en Tunisie, l’Istiqlal au Maroc, le National Council of Nigeria and Cameroun (NCNC), le Rassemblement Démocratique Afrique (en Afrique de l’Ouest), l’Union Populaire Camerounaise (UPC)…
L’émergence et l’expansion des partis à travers le monde ne se sont pas faites sans difficultés. Il a fallu faire face en Europe aux résistances de la noblesse qui voyait ainsi, après que les bourgeois aient fait main basse sur le pouvoir économique, les risques de se faire évincer du pouvoir politique par les partis politiques grâce à la loi du nombre.
Une autre difficulté viendra avec l’avènement des régimes marxistes léninistes qui se sont construits en se réclamant certes de la démocratie et des partis politiques mais d’une conception unanimiste, globalisante, qui excluait le pluralisme institutionnel et fonctionnel. Non seulement, il n’y avait pas de différenciation des organes constitutionnels mais il n’y avait pas davantage de pluralisme partisan ou médiatique. Cette conception, bien que l’Afrique n’ait pas été essentiellement dominée par les régimes marxistes léninistes, connaîtra une application dominante, et l’on verra des régimes socialistes comme capitalistes, imposer cette vision monolithique des organes de l’Etat et du système partisan dans des pays aussi différents que la Côte d’Ivoire ou la Guinée à l’époque.
Mais on peut dire que l’un dans l’autre, la démocratie pluraliste, et partant le pluralisme partisan progressera cahin-caha jusqu’à son apothéose avec la chute du Mur de Berlin. La victoire du système capitaliste sur le système communiste confirmait la fin de la guerre froide et l’aube d’une paix universelle et de prospérité continue partagée. C’était en tout cas le credo de bien de philosophes, de politologues et même de scientifiques…. Mais l’espérance, on le sait, fut de courte durée car les problèmes apparaîtront à plusieurs niveaux, exacerbant les relations internationales comme intra nationales.
L’un de ces problèmes réside justement dans la crise planétaire de la démocratie. Cette démocratie qui était promise à un bel avenir s’est retrouvée confrontée à des concurrences et à des handicaps multiples : « mafiatisation » du pouvoir, développement d’Etats narcotrafiquants, mercenaires, voyous..., décalage structurel (en raison de la crise économique mondiale) dans la gouvernance entre demandes populaires et capacités d’offres
gouvernementales avec pour contrecoup une certaine perte de confiance dans le personnel politique. Mais les difficultés se sont surtout illustrées par l’assaut de l’impérialisme irrépressible des médias qui, en l’absence de tout contrepoids, ont promu une nouvelle forme de démocratie qui tire sa légitimité, non pas des électeurs et du peuple, mais des journalistes et des médias. Du coup, les partis politiques ne pouvaient qu’en ressortir fragilisés puisqu’ils devaient eux aussi, pour survivre, aller non plus à la conquête du suffrage populaire mais à celle du suffrage médiatique. Et comme dans bien des cas, ces médias ont été contrôlés par des puissances politiques et d’argent, par un coup du destin, on en retournerait à cette monopolisation et à cette uniformisation que l’on pensait révolues avec la fin des régimes marxistes léninistes.
Cette crise de la démocratie en Afrique a été d’autant plus forte que le processus de nationalisation du pouvoir n’y est pas encore réalisé. Les pays africains restaient en effet des Etats artificiels ayant à gérer, face à l’inconsistance de la personnalité nationale, des contradictions ethniques, sociales, régionales… d’où cet impact de la crise plus fortement ressenti dans les pays africains que dans les pays de tradition démocratique. Sur le continent, en plus des causes généralement retenues au plan international, on a tendance à imputer à un certain niveau la plus grande part de responsabilités de cette crise de la démocratie aux partis politiques. Et l’on met en avant leur absence de programmes, leur attachement à des intérêts personnels, leur compromission et leur nomadisme, leur incapacité de s’unir autour d’un programme commun, etc.
Et c’est tout naturellement que l’on en vient, face à leur prétendu échec, à considérer que les candidatures indépendantes peuvent constituer un moyen de sauvetage de la démocratie africaine. Il faut comprendre que les tenants de cette thèse trouvent en face d’eux des adversaires résolus surtout au niveau des partis politiques qui considèrent ces candidatures indépendantes comme de véritables armes de destruction massive dont ils sont les victimes annoncées.
Leur analyse est la suivante : les dictatures africaines en place, qui ont conforté leur pouvoir depuis que le Gouvernement Chirac a jeté aux orties le Discours de la Baule , ont mis à profit le temps, leurs soutiens internationaux, la mainmise sur les richesses nationales de leurs pays pour consolider leurs assises et tendre à la monarchisation de leur pouvoir. On voit de plus en plus des démocraties dans lesquelles les Constitutions ont été charcutées pour déverrouiller les limitations des mandats et dans lesquelles la succession en est arrivée à ne s’envisager qu’au sein d’un même clan ou d’une même famille biologique. Il a fallu pour en arriver à un tel bouclage institutionnel et politique, user de fraudes, de corruptions, de violences multiples, pour confondre les organes de l’Etat et les réunir en une seule main. Mais il a fallu aussi inféoder tous les instruments électoraux et domestiquer les acteurs politiques et de la société civile en créant sa propre opposition et ses propres représentants de la société civile. Ainsi, sans jamais décréter la fin de la démocratie et du pluralisme politique, on est arrivé au même résultat en mettant fin au pluralisme institutionnel et fonctionnel, poutre maîtresse de toute démocratie digne de ce nom.
Mais ce verrouillage ne semble pas encore inspiré toute la sécurité car la crainte demeure que l’usure du pouvoir n’ait des effets plus dévastateurs dans le cadre des partis hégémoniques ou d’Etat d’où l’idée des candidatures indépendantes pour donner l’impression d’une ouverture afin de capter les éventuels mécontents. Le peuple pensera que ce sont de nouveaux hommes alors qu’en fait, ce sont toujours les mêmes hommes du pouvoir. C’est ce qui explique que dans bien de systèmes qui singent la démocratie, les candidatures indépendantes soient autant en vogue. Mais comme on le sait, nous sommes entrés dans une phase de conflit plus ou moins ouvert entre la classe politique traditionnelle et la classe de la société civile. Il y a conflit d’intérêts et d’ambitions et il arrive que la société civile veuille émerger officiellement au plan politique en empruntant le chemin des écoliers : celui des candidatures indépendantes.


Voilà donc les partis politiques, déjà maltraités par les gouvernants, déstabilisés face à une espèce de coup de grâce avec les candidatures indépendantes. C’est un combat injuste parce qu’il se fonde sur une cause injuste. Les partis politiques ne sont pas responsables, en tout cas au premier chef, de la crise de la démocratie ; on ne saurait donc objectivement tabler sur leur prétendue responsabilité dans cette crise pour engager une croisade contre eux via les candidatures indépendantes.
Mais attention, on ne saurait, quel que soit son caractère, enfermer cette lutte entre les seuls camps du Oui et du Non. Comme dans la Fable en effet, il se pourrait qu’un troisième larron s’impose aux deux premiers, en l’occurrence il s’agirait ici d’un troisième camp qui dit Oui aux candidatures indépendantes mais qui dans le même temps dit Oui mais à condition que…..
Abordons donc les arguments des uns et des autres pour se faire une opinion plus éclairée.


I. LES ARGUMENTS DU CAMP DU « OUI » AUX CANDIDATURES INDEPENDANTES

Les promoteurs et les partisans des candidatures indépendantes ont commencé à se faire entendre depuis quelques années, ratissant au sein de certains médias qui ont été convaincus par leurs arguments reposant sur les carences des partis politiques et les conséquences de leur monopole sur la dégradation de la démocratie. Ils ont des arguments dans leurs besaces.

ARGUMENTS DE DROIT

Ils se réfèrent d’abord à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1848 et à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (1981). Tous ces instruments internationaux font des citoyens des acteurs dynamiques de leur société qui ont le droit de prétendre à la gestion des affaires publiques dans un cadre politique organisé ou non.
Ensuite, ils se fondent sur les Constitutions nationales qui, dans les Etats de droit démocratique consacrent les libertés publiques et démocratiques. Dans de tels Etats, le peuple souverain est toujours considéré comme le premier des pouvoirs organiques, celui duquel sont issus tous les autres pouvoirs. Mais pour que le peuple soit souverain et puisse manifester la primauté de sa volonté, il faut que tous ceux qui le constituent puissent exprimer librement leur volonté. Ainsi écrivait Alexis de Tocqueville : « La volonté nationale est un des mots dont les intrigants de tous les temps et les despotes de tous les âges ont le plus largement abusé. Les uns en ont vu l’expression dans les suffrages achetés de quelques agents du pouvoir ; d’autres dans les votes d’une minorité intéressée ou craintive ; il y en a même qui l’ont découverte toute formulée dans le silence des peuples, et qui ont pensé que du fait de l’obéissance naissait pour eux le droit du commandement » (dans « Droit constitutionnel et institutions politiques » de Claude Leclerc, p 127). On le voit, il n’est de démocratie libérale sans principe de majorité sans la reconnaissance de la liberté des citoyens d’exprimer leurs choix, leur volonté de désigner leurs représentants dans les organes de l’Etat. C’est dire que la démocratie ne peut pas s’accommoder de système censitaire, de limitation à la liberté de postuler aux élections autres que celles résultant d’incapacités judiciaires ou physiques. Ce principe est consacré dans nombre de Constitutions et il est particulièrement consacré dans la Constitution burkinabé du 2 juin 1991 à travers l’article 12 qui stipule que « Tous les Burkinabé, sans distinction aucune, ont le droit de participer à la gestion de l’Etat et de la société ».
Et c’est ainsi que tour à tour, tous ceux qui plaident pour les candidatures indépendantes au Burkina Faso notamment, invoquent le respect de la loi fondamentale.


Ils font invariablement remarquer qu’il est donc injuste de reconnaître aux seuls partis politiques le droit de présenter des candidats ; pour eux, c’est une obstruction intolérable au suffrage populaire car il peut se trouver que les citoyens ne trouvent pas leur bonheur dans les listes présentées par les partis politiques ni même dans les partis politiques en tant que tels comme il peut se trouver qu’un citoyen, désireux d’être candidat, ne se trouve en harmonie avec la ligne d’aucun parti existant. Faut-il dans ces conditions se résoudre à ce que ces électeurs ne puissent pas voter et que ces candidats potentiels ne puissent pas se présenter aux élections ? Les partisans des candidatures indépendantes disent en choeur que ce n’est pas normal.
Au Niger par exemple, la Cour suprême a rendu une décision (Avis n 92-06/cc du 24 septembre 1992) en faveur des candidatures indépendantes. Le requérant (le Secrétaire général du gouvernement sur instruction du Premier Ministre) se prévalant des dispositions de l'article 84 du Code électoral (" Seuls les partis politiques légalement constitués peuvent présenter des candidats. Chaque parti politique ne peut présenter qu'une seule candidature ") a saisi la Cour suprême aux fins qu’elle déclare illégales les dispositions de l’article 6 de la charte des partis politiques ( « tout citoyen jouissant de ses droits civils et politiques est libre d'adhérer au parti politique de son choix ») et de l’article 80 du code électoral (" Sont éligibles à la présidence de la République tous les citoyens nigériens de nationalité d'origine âgés de quarante ans au moins, jouissant de leurs droits civiques et qui ne sont dans aucun des cas d'incapacité définis à l'article 8 de la présente ordonnance "). La Cour suprême a estimé, pour ce qui la concerne, que la suppression des candidatures indépendantes aux élections présidentielles telle que prévue par l’article 84 du code électoral constituait une violation des droits et libertés fondamentaux des citoyens. Elle précisera que « du point de vue du droit, aucune raison ne justifie l'élimination des candidatures indépendantes aux élections présidentielles, tout au contraire, le mode d'élection du président de la République et le rôle qui lui sera dévolu dans la prochaine constitution militent dans le sens du maintien des candidats indépendants aux élections présidentielles ».

Chez nous, l’Union générale des étudiants du Burkina (UGEB) a avancé à l’occasion des municipales « …C’est dans un tel contexte que le code électoral interdit les candidatures indépendantes (art. 174, 236) au mépris de notre constitution qui dispose en son article 12 que : ‘Tous les Burkinabé, sans distinction aucune, ont le droit de participer à la gestion de l’Etat et de la société’. La restriction imposée par le code électoral est donc antidémocratique et constitue une grave atteinte d’une part au droit d’éligibilité des citoyens et d’autre part à leur droit de choisir librement leurs représentants ».

Koné Bassirou, Etudiant interviewé par San Finna du 4 au 10 décembre 2006, en son numéro 392, expliquait pour sa part : « Les élections doivent permettre aux citoyens, dans un pays démocratique, de désigner librement leurs représentants. Malheureusement, cette liberté de choisir n’est pas reconnue dans notre pays notamment en ce qui concerne les législatives et les municipales. Et pour cause ! Le refus des candidatures indépendantes au Burkina Faso est un obstacle sérieux à l’exercice d’une véritable démocratie. En effet, le code électoral en vigueur dans notre pays permet aux partis politiques, coupés des masses et loin de leurs préoccupations, de prendre en otage le peuple en lui enlevant toute véritable possibilité de choix. Il contraint le peuple à choisir ses représentants au sein des candidats présentés par ces partis notamment le parti majoritaire qui est le seul en mesure de présenter des candidats sur l’ensemble du territoire».

AUTRES ARGUMENTS



Mais ce n’est pas seulement sur le plan du droit que les promoteurs et les partisans des candidatures indépendantes font flèche de tout bois. On peut même dire que le tronc commun de leurs motivations tourne autour de la faillite des partis politiques traditionnels et de l’aptitude intrinsèque des Indépendants à occuper l’espace politique où ils serviront mieux la cause du peuple et de la démocratie. En dehors des arguments juridiques, la plupart des autres motifs des partisans des candidatures indépendantes tournent autour de la faillite des partis politiques traditionnels et de l’aptitude intrinsèque des Indépendants à mieux occuper l’espace politique et à mieux servir la cause du peuple et de la démocratie. Les partis traditionnels n’ont pas grâce à leurs yeux. Ils sont accusés de ne pas avoir de programme politique ; or, c’est justement l’une des raisons qu’ils ont toujours invoqué pour défendre leur monopole dans l’action politique et dans la pratique, on les prend à défaut car les leaders de partis politiques se soucient comme d’une guigne, des programmes. Et lorsqu’ils en ont, ils n’en comprennent pas un fichtre mot, se révèlent incapables d’en expliquer le contenu aux militants et aux électeurs. Ils se montrent ainsi dans l’incapacité de remplir les missions que la Constitution leur accorde. C’est le point de vue de Mr Mwalima George Ngwane, interrogé par le journal « Quotidien mutations » du Cameroun du 13 Juin 2006 répond : « ..la plupart des partis au Cameroun n’ont pas pu développer un programme avec une vision nationale. Les candidats indépendants peuvent se libérer de la fermeture des partis politiques pour focaliser sur les besoins réels des peuples ».
Les Indépendants et leurs partisans ont aussi relevé la propension des partis politiques traditionnels à fermer la porte au renouvellement des générations en leur sein, toutes choses qui ne pouvaient qu’aboutir à leur sclérose avec des conséquences inévitables sur la qualité de la démocratie puisqu’ils ont un monopole dans l’action politique. En Afrique, on le sait, la plupart des partis politiques sont devenus des « partis-marchandises » que les leaders louent ou vendent au plus offrant. Mr Mwalima George Ngwane, suscité, a aussi expliqué dans le même entretien que « …jusqu’à maintenant, les élections à tendance partisane ne favorisent qu’une vieille génération qui monopolise l’arène politique au Cameroun. La candidature indépendante peut donner à la jeune génération l’occasion de valoriser une nouvelle vision et un ordre du jour frais pour le corps politique de notre pays. En effet, la candidature indépendante est maintenant perçue comme un antidote à la politique gérontocratique, et un rite de passage vers la démocratie générationnelle ».
En Afrique, les structures partisanes, et c’est là un autre grief, sont devenus des partis marchandises, des partis saisonniers que les propriétaires louent ou vendent au plus offrant, à la haute saison électorale et laissent en hibernation à la morte saison. La paupérisation aidant, ces partis se sont fonctionnarisés, n’attendant que la paye annuelle sous forme de subvention pour vivoter jusqu’aux prochaines consultations.
Des critiques, le camp des Oui n’en manque vraiment pas à l’endroit des partis traditionnels. Ainsi, dénoncent-ils encore leur création anarchique, leur augmentation exponentielle. C’est un phénomène qui a accéléré la banalisation des partis dont certains dans bien de pays, ne sont constitués dirigeants et militants compris, que par les seuls membres d’une même famille. A ce stade-là, on comprend qu’il ne soit plus honorable de faire partie d’une formation politique. Pour ne pas arranger les choses, on relève encore contre eux cette instabilité chronique qui les frappe et qui les amène à une errance perpétuelle de parti en parti. C’est là un véritable parasitisme politique qui nuit à la démocratie elle-même.
Ce point de vue est particulièrement illustré par Me Koureyssi Bâ du Sénégal qui, à la question suivante du Courrier d’Abidjan du 23/11/2006 : « N’est-ce pas un handicap d’aller à ce scrutin avec l’étiquette de candidat indépendant ? », a répondu : « Ce n’est pas un handicap. C’est une force, au contraire. C’est une force dans la mesure où, en allant à l’écoute des Sénégalais, nous avons pu situer de manière scientifique le contexte psychologique profond dans lequel ils évoluent. Nous nous sommes rendu compte qu’ils


sont aujourd’hui dégoûtés des partis politiques. La dernière chance qui avait été donnée aux partis politiques résidait dans l’alternance réalisée au profit de Abdoulaye Wade. Mais à l’épreuve du pouvoir, le parti de Wade s’est révélé pire que ce que les Sénégalais avaient rejeté. Et aujourd’hui, par sa faute, mais également, il faut être honnête, du fait de l’extrême mollesse d’une opposition faiblarde et trop souvent en apnée, les partis sont assimilés dans leur écrasante majorité à des instruments de promotion de la duplicité, de l’incompétence, de la tromperie, et de la trahison ».

Le Mouvement Burkinabé des droits de l’homme et des peuples (MBDHP), qui a lancé une pétition de 15 000 signatures le 23 novembre dernier en faveur des candidatures indépendantes pour les municipales et les législatives, par la voix de Mr Chrysogone Zougmoré dira que : « s’il y a des personnes émergentes au niveau local, qui peuvent contribuer à fédérer toutes les énergies », qu’on puisse leur permettre de présenter un programme de développement local qui prend en compte les préoccupations des populations ».

Quant aux travailleurs du Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo (CHU-YO), ils vont plus loin puisqu’ils estiment que les politiques ont peur des représentants de la société civile : « Pour ces élections de proximité, la bourgeoisie, toutes tendances confondues, s’oppose aux candidatures indépendantes, illustrant du même coup sa peur de la démocratie véritable. C’est une négation du droit du peuple à choisir librement ceux qui vont mieux le gouverner et l’aider à sortir de ses nombreux problèmes ».

Le quotidien Le Pays a aussi une idée bien tranchée sur la question. Voici ce qu’il écrivait sous le titre «Candidatures indépendantes : Mettre fin à la dictature des partis politiques » du 5 octobre 2006. « La dictature des partis politiques. C’est ainsi que pourrait se résumer la politique en Afrique, notamment à son chapitre élections. Et c’est peu de dire que cette situation constitue non seulement un frein au processus démocratique balbutiant en cours dans les pays africains, mais qu’elle est aussi un lourd handicap au développement de façon générale. C’est en cela qu’il faut saluer la décision de la junte militaire en Mauritanie d’ouvrir les prochaines élections législatives aux candidatures indépendantes. Indubitablement, c’est une révolution sous nos tropiques où les partis politiques, qu’ils soient de l’opposition ou au pouvoir, ont toujours rejeté, avec la dernière énergie, toute tendance à la candidature indépendante, pour les élections de proximité. Pourtant, l’instauration de la candidature indépendante est salutaire dans un double sens . (..). D’une part, ce type de candidatures présente des choix plus objectifs et de qualité à l’élection. D’autre part, il permet au candidat d’échapper aux serres et au carcan étouffant des formations politiques. De plus, il offre un espace de liberté plus propice à la mise en oeuvre d’idées novatrices, par des hommes nouveaux, déterminés à s’assumer politiquement et socialement au profit de leur communauté ».

Bref, de tous ces chapelets de griefs, il apparaît que finalement, si la démocratie est en crise, c’est principalement parce que les partis politiques n’ont pas su jouer leur rôle et que si l’on veut arrêter la débâcle démocratique, il faut absolument apporter du sang neuf dans la démocratie afin de la régénérer. Et ceux qui sont à même de rétablir la démocratie dans son lit, ne peuvent venir que des Indépendants, ces derniers n’étant pas prisonniers de chapelles, quelles qu’elles soient, ni tenus par des intérêts égoïstes. Ils sont par-dessus tout insensibles à la corruption et peuvent de la sorte porter haut les aspirations populaires pour mettre ainsi fin au dévoiement de la démocratie.



II. LE CAMP DES « NON » AUX CANDIDATURES INDEPENDANTES

Les contempteurs des candidatures indépendantes s’inscrivent en faux contre les arguments avancés pour en appeler à l’instauration des candidatures indépendantes et ils ne manquent pas d’arguments en réplique. Tout d’abord, leurs contre-arguments de droit.

CONTRE-ARGUMENTS DE DROIT
La Déclaration universelle des droits de l’homme est partie intégrante de la plupart des constitutions des pays membres et il en est de même pour les pays africains avec la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples mais pour autant, les pays qui ne recourent pas aux candidatures indépendantes ne sont pas actionnés en justice parce qu’ils porteraient atteinte à des droits reconnus par des traités ratifiés par leurs Parlements. C’est dire que l’argument de la violation des ces instruments internationaux est bien mince, la plupart des Etats estimant que dans le cadre des lois d’application, ce droit est amplement préservé à travers la liberté qui est reconnu aux citoyens de créer des partis politiques et d’adhérer au parti de leur choix.

En Mauritanie, la dénonciation de la violation de la loi fondamentale par l’interdiction des candidatures indépendantes été soulevée et les contradicteurs y ont apporté entre autres les réponses suivantes. Pour Sid Yeslem Ould Amar Chein, les choses ne souffrent pas d’ambiguité : « Certains soutiennent que l’interdiction de la candidature indépendante est anticonstitutionnelle. Il échappe à ceux-ci que la Constitution n’a énoncé que le fait que les partis et les coalitions politiques participent à l’expression de la volonté politique... (..) C’est la loi qui définit les conditions que l’individu doit remplir pour être éligible ou électeur. L’interdiction de la candidature individuelle est une simple condition parmi celles-ci, comem la définition de l’âge de l’électeur, la caution, la couleur de la liste ou autres. En cette question, nous ne faisons pas exception ».

Au Mali, on reconnaît que les Indépendants ne le sont que de nom : « ..Ces communales sont surtout marquées par la multiple présence des candidatures indépendantes à travers le pays. La plupart d'entre-elles proviennent des partis tels l'ADEMA, le RPM et le CNID. Ces candidats indépendants veulent « prouver qu'il y a une grande prise de conscience réelle des populations à la donne politique (…) Les citoyens ont compris et ne se laisseront plus duper… ». (MALI DEMAIN).

Au Burkina Faso, s’ils ne contestent pas les termes de l’article 12 de la constitution qui stipulent que tous les Burkinabé ont le droit de participer à la gestion des affaires de l’Etat et de la société, ils relèvent que l’alinéa 2 du même article précise qu’ « A ce titre, ils sont électeurs et éligibles dans les conditions prévues par la loi ». Et justement, la loi par le truchement du code électoral, édicte des règles qui sont qu’au niveau de la présidentielle, il est possible pour un citoyen non affilié à un parti de se présenter mais pas pour les autres élections. Et on comprend parfaitement pourquoi le législateur a introduit cet alinéa. C’est parce que le Burkina Faso est un pays où les partis politiques existent depuis avant même la première République et qu’ils sont spécifiquement habilités à accomplir leurs missions. Pour preuve ? L’article 13 de la Constitution stipule que les partis « concourent à l’animation de la vie politique, à l’information et à l’éducation du peuple ainsi qu’à l’expression du suffrage.

AUTRES CONTRE-ARGUMENTS



Ils sont légion mais se focalisent aussi sur le démontage de la thèse qui veut que la classe politique traditionnelle aurait échoué et qu’il existerait une élite de remplacement qui se trouverait dans les Indépendants.
D’abord, les contempteurs des candidatures indépendantes estiment que l’analyse de départ des partisans des candidatures indépendantes est fausse et lorsqu’un énoncé est faux, toute la suite du raisonnement ne peut qu’être faux. Dans l’échec de la démocratie, le camp du Non soutient que recourir aux candidatures indépendantes, c’est vouloir guérir un mal par un mal encore plus grand. En effet, dans des Etats à structure sociale, économique, ethnique, hétérogène, soumis au vent du tribalisme, de l’ethnicisme, de l’intolérance politique, religieuse…, il serait tout à fait dangereux de venir en rajouter à la parcellarisation nationale en autorisant les candidatures indépendantes.
L’expérience a par ailleurs montré que les Indépendants ne sont souvent indépendants que de nom. La plupart du temps, ce sont des inventions des pouvoirs ou des francs-tireurs propulsés de la société civile, à moindre frais, dans l’action politique.
Ensuite, les partisans du Non soutiennent que ces introuvables Indépendants peuvent d’autant moins se réclamer de la neutralité qu’on ne les voit pas. Et quand ils existent, ils n’ont rien montré dans leur action, dans leur comportement, qui soit révélateur de ce qu’ils sont réellement indépendants. Ce type d’indépendants virtuels peuplent actuellement le monde associatif. C’est le cas de bien de ceux qui peuplent actuellement le monde associatif, les mouvements de droits de l’homme, les syndicats, les médias. On ne les a jamais vraiment vu défendre la démocratie, s’engager activement comme on en voit dans d’autres pays, dans des actions de contestation en tant que contre-pouvoirs contre le pouvoir. Par contre, pour attaquer, dénigrer les partis politiques et les vendre moins cher comme on dit, à l’opinion nationale et internationale, ils n’ont pas leur pareil ! Si l’initiative pour les candidatures indépendantes avait été précédée par des actions du même type pour des questions nettement plus prioritaires comme l’impunité, l’éducation, la limitation effective des mandats, la transhumance politique..,, ils auraient apporté la preuve de leur indépendance et mérité d’être hissé au pavois en tant qu’hommes et femmes au-dessus de tout soupçon.
Ce choix d’être neutre, de n’être ni à gauche ni à droite, d’être indépendant est à la limite pour les adversaires des candidatures indépendantes, antinomique à la démocratie puisque la démocratie est bâtie sur le pluralisme, la concurrence des projets de société incarnés par les acteurs politiques. La démocratie impose d’être engagée à droite ou à gauche, d’être d’accord ou pas d’accord, d’être au pouvoir ou à l’opposition. Tout le reste n’est que compromission, marchandage pour ne pas dire magouillage.
Autre argument que réfutent les contempteurs des candidatures indépendantes : les candidats indépendants potentiels sont présentés comme étant éminemment supérieurs aux hommes politiques alors que rien ne le démontre sinon parfois le contraire. On se souvient que c’était déjà la même méprise avec la société civile. On a voulu les présenter comme étant supérieurs aux représentants de la société politique, et la communauté internationale a dépensé sans compter pour les soutenir. A l’arrivée, que constate-t-on ? Les critiques qui étaient formulées contre les partis, se retournent maintenant contre la société civile. Ces « Indépendants », présentés comme des thaumaturges, ne sont pas loin de connaître les mêmes critiques et ils sont nombreux qui ont fini par se transformer en porte-voix des régimes en place. En fait, maintenant que la société civile a montré qu’elle était quant au fond, concurrente des partis politiques, les Indépendants viendront comme troisième concurrent. C’est vrai que plus on est de fous on rigole mais ce n’est peut-être pas vrai, s’agissant d’une affaire aussi sérieuse que la construction de la démocratie.
En Mauritanie par exemple, on a critiqué ces Indépendants parce qu’ils provenaient pour la plupart d’anciens cadres du parti de Ould Taya, le président renversé. Le tollé que ces candidatures indépendantes a soulevé s’expliquait par la crainte d’une immixtion du pouvoir

en place dans le jeu politique (contrairement à ses dénégations) pour pouvoir se préparer les conditions d’un retour à la ATT. Les journées de la Concertation Nationale tenues au Palais du Peuple à Conakry les 17, 18,19 et 20 mars 2006 ont regroupé les Partis Politiques, les Organisations de la Société Civile et socio-professionnelle, les O.N.G, les Etudiants, qui ont souligné la « volonté très chère au Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie de jeter un pavé dans la mare par l'abondance de candidatures indépendantes de telle sorte que les partis politiques ne pourraient plus refuser une aspiration de l'opinion publique nationale et internationale. Ce qui, s'il arrive, conduirait inéluctablement à l'arrivée d'une troisième force politique indépendante dont l'organisation antérieure a été programmée bien avant pour qu'elle ne bénéficie de la solidarité d'autres forces politiques capables de former une forte entité politique après la tenue des différentes élections qui pointent à l'horizon dont celle portant sur l'élection du Président de la République. Cette troisième force politique qui interviendra après la mise en place des institutions démocratiques et le retrait de l'armée du pouvoir oeuvrera plus tard au retour du Président du Cmjd, comme c'était le cas du Mali ; mais cette fois à la mauritanienne. Mais en attendant le retour, beaucoup d'éléments vont être dégagés. En effet, le Président élu serait une marionnette politique aux mains des militaires qui après l'avoir installé vont centraliser l'administration militaire à la faveur d'une déconcentration de l'armée ' Nord, Sud Ouest et Sud sous formes d'états-majors) ».
Les mêmes craintes ont été formulées à l’endroit du pouvoir égyptien. Lors des dernières législatives, le parti au pouvoir, qui était de loin dominant, n’a pas obtenu 40 % des suffrages à l’issue des élections mais après le décompte des Indépendants, dont on sait qu’ils étaient instrumentalisés par lui, il s’est retrouvé caracolant en tête avec 80 % des sièges. Voilà qui n’est pas pour donner du lustre aux « Indépendants » qui sont actuellement chouchoutés par bien de dictateurs ou par ceux qui lui sont peu ou prou connectés.
Le Docteur Kane Hamidou Kane Sarr, 1er vice-président du Rassemblement des forces démocratiques (Rfd) de Ould Daddah, le frère de l’autre, tête de liste de son parti et de la coalition aux élections législatives dans la capitale, en tout les cas, ne mâche pas ses mots sur ces Indépendants : «Ils ne sont en vérité, indépendants que de nom. Nous avons vu surgir quasiment du néant en l’espace de huit à dix semaines, ces candidatures indépendantes. Est-ce un hasard ? Nous ne le pensons pas. De sources concordantes, nous avons reçu des informations selon lesquelles, que certaines autorités s’étaient mêlées de cela. Nous avons exprimé nos craintes quant aux risques qui pèseraient sur le processus démocratique. Pas seulement en terme de démocratie, mais également en terme de paix civile. Jusque là, les autorités avaient pris des mesures qui nous rassuraient. Mais force est de reconnaître avec l’immixtion de ces candidatures dites indépendantes, les jeux risquent d’être pipés» (Sud Quotidien du 18 Nov 2006, sous le titre : « Elections législatives et municipales en Mauritanie : Les «indépendants» en question »).
Dans certains pays, comme en Albanie, où il a été relevé le « détournement » des candidatures indépendantes, la Commission électorale centrale a décidé de se prononcer au «cas par cas pour déterminer si le candidat indépendant en était effectivement un ou si l’on se trouvait pas en fait en présence d’un candidat « camouflé » d’un parti politique » (.http://democratie.francophonie.org/article.php3?id_article=726&id_rubrique=614)
Comme quoi, la suspicion vis-à-vis de ces Indépendants est largement partagée même au-delà des frontières africaines !
Un autre argument qui revient couramment du côté des contempteurs des candidatures indépendantes, c’est qu’elles ne sont pas adaptées au substrat sociologique de nos sociétés, que alors que nous n’avons pas encore réussi à nationaliser l’Etat et que nous peinons même à fidéliser les citoyens aux partis politiques, le lâchage des Indépendants pourrait avoir l’effet désastreux de porter un coup d’arrêt au processus d’institutionnalisation et ouvrir la vanne à

l’ethnicisme, aux intolérances de toutes sortes. C’est le point de vue que développe le Mauritanien Tidjane Koita: « Je ne suis pas pour les candidatures indépendantes, même si notre constitution et les principes élémentaires de la démocratie, accordent à tout citoyen la liberté d'appartenir, ou non, à un parti politique, d'être candidat ou de ne pas l'être. Mais, je crois que nous sommes une démocratie naissante, il faut que ça soit une démocratie contrôlée, dirigée, orientée, encadrée, pour être plus positive dans l'avenir. Je sais que ceux qui sont favorables aux candidatures indépendantes sont mus par l'intérêt du citoyen, et par le respect du principe de la démocratie. Mais quand j'analyse, je me rends à l'évidence que nous sommes encore un pays à dominante tribale, ethnique, clanique, et que si on ouvre la voie à chaque famille avant d'arriver à chaque clan, chaque tribu, on n'en sortira pas, et on ne servira pas la démocratie. Nous pensons honnêtement que les partis politiques doivent constituer un cadre de convergence nationale où se trouvent toutes les ethnies, les tribus, les clans et les communautés, pour converger vers un objectif commun»
Le comble dans tout cela, c’est que les craintes sont réelles que tout le raffut qu’on fait autour des Indépendants, ne se termine en queue de poisson, avec leur conversion ultérieure en parti politique. Ils en viendraient finalement à devenir ce qu’ils ont toujours exécré. C’est ce que l’on sent du reste en filigrane dans les non-dits des Indépendants mauritaniens qui ont été, compte tenu de leur nombre, obligés de fédérer les deux groupes d’Indépendants existant en une seule Coordination qui prend toutes les allures d’un parti politique en formation. Cela est si perceptible que la question a été posée à Mahoud Ould Brahim, porte-parole du Rassemblement des Indépendants qui ont eu 334 listes en lice sur l’éventualité de leur mutation en parti politique. Il a donné à cette question (peut-on s’attendre à vous voir structurer en parti politique au sortir des élections de dimanche prochain ?) « La priorité de rassemblement s’inscrit dans la perspective électorale. Cela est notre agenda politique pour le moment » (Sud Quotidien 18 novembre 2006). Réponse sibylline qui ne fait que renforcer la conviction qu’ils sont nombreux à être encagoulés ».
Au Burkina Faso, par exemple, les critiques vont dans le même sens. L’Opinion 441 du 22 au 28 mars 2006 avait posé la question suivante « Des citoyens revendiquent de plus en plus les candidatures indépendantes aux élections. Quel est votre avis sur la question ? » Achille TAPSOBA, Blaise KYELEM du CDP, Soumane TOURE du PAI, Cyril GOUNGOUNGA à l’époque de l’ADF/RDA ont tous dit être contre.

Achille Tapsoba CDP : « Si la revendication sur les candidatures indépendantes se fait de plus en plus entendre, cela est une sonnette d’alarme sur justement la manière dont les gens croient ou non aux partis politiques et aux responsables politiques sinon, de mon point de vue, des individus mis ensemble ne peuvent pas développer un pays. Un agrégat d’individus ne peut pas gérer un pays ! Ce sont des systèmes construits, des groupes construits qui gèrent un pays. Les candidatures indépendantes sont une manière de voir la politique que moi je ne partage pas. C’est un point de vue. Si on suit la garantie des libertés, c’est possible, ce n’est pas interdit. Mais, je dis que cela n’ira pas dans le sens de favoriser la rationalité avec laquelle on doit envisager la gestion d’un pays comme le nôtre. Ailleurs, on a atteint un niveau où les partis politiques sont déjà des systèmes bien structurés où on peut laisser des individualités compléter le travail. Ici, au Burkina, si on laisse les candidatures indépendantes, on effrite la base des partis politiques, on va se retrouver dans une anarchie indescriptible. Je regrette quand on dit que les candidatures indépendantes sont une faveur donnée aux éléments de la société civile pour qu’ils se présentent. La société civile a un rôle autre à jouer, un rôle très important. Et ce rôle qui justifie l’existence de la société civile, c’est qu’elle n’est pas une société politique. Par conséquent, si certains le perçoivent dans ce sens, cela ne peut pas être une bonne chose pour l’avenir politique de notre pays. Mais, les candidatures indépendantes, lorsqu’on

descend à un niveau de représentation directe par exemple des élus locaux, on peut l’envisager ».

CDP Blaise Kyelem : « C’est vrai qu’il y en a qui sont pour, mais moi personnellement je suis contre. La raison est bien simple parce que ça risque de cultiver l’opportunisme et fabriquer des potentats. Le danger est que lorsque vous n’arrivez pas à bousculer un obstacle, vous pouvez recourir à la violence. Ensuite, si l’on admet les candidatures indépendantes, les partis n’auront plus leur raison d’être. On peut tenter l’expérience mais à mon avis, s’il y a des gens qui estiment qu’ils sont capables, ils peuvent adhérer à un parti politique. C’est vrai que des membres de la société civile demandent à participer à la vie politique à travers cette ouverture, je pense qu’ils peuvent se muer en parti. Le terrain politique a ses règles, il faut que les gens acceptent donc de s’impliquer à ce niveau pour éviter de troquer un manteau qui ne l’est pas. A l’étape où nous en sommes, je pense que les candidatures indépendantes ne seyent pas. En réalité dans un pays comme le nôtre où il y a plusieurs ethnies, les candidatures indépendantes présentent d’autres dangers. Vous voyez souvent des situations où des gens parce qu’ils sont nés ailleurs et quand ils reviennent dans leur propre village, on tente de les isoler. N’en parlons pas de celui qui n’est pas originaire d’une région et qui par contre peut travailler au développement de celle-ci. Pour le moment, au Burkina Faso, il faut que nous remercions le Tout-Puissant parce que jusque-là on évite de tomber dans le piège. Là où cela a eu lieu, ce sont des milliers de morts. Les candidatures indépendantes peuvent donc avoir des effets non désirables à savoir le régionalisme ou l’ethnicisme. Ce sont là mes craintes sur la question. Il y a d’autres aspects dont il faut tenir compte. Mais quand c’est le parti qui désigne ses candidats, les militants sont astreints à la discipline du parti. Je pense que la question mérite d’être beaucoup plus approfondie ».

Cyril Goungounga, à l’époque membre de l’ADF-RDA :
« Les candidatures indépendantes, à mon humble avis, n’ont pas de sens il y a d’abord des gens qui ne veulent pas faire la politique et qui veulent être conseiller ou maire alors que ce sont des mandats politiques. On ne peut pas refuser de faire la politique et vouloir accomplir un mandat politique. Ensuite, il y a le fait de donner un nom à la liste lorsqu’on se présente à une élection. Un candidat qui se dit par exemple indépendant pour l’élection des députés dans le Kadiogo où il y neuf postes, est obligé de chercher des gens indépendants aussi pour mettre sur sa liste. Et le problème sera de baptiser cette liste. Faudra-t-il l’appeler liste Cyril GOUNGOUNGA ? Quelqu’un de la liste peut ne pas l’accepter et souhaiter l’appeler autre chose. Pour moi, c’est égoïste d’être intellectuel et ne pas faire la politique. Il y a des gens qui disent qu’ils ne font pas la politique mais qui viennent nous voir pour résoudre des problèmes que nous ne pouvons résoudre qu’avec la politique. Certes chacun à sa manière, tout le monde ne peut pas s’engager de la même manière, mais on ne peut pas dire qu’on veut être député sans être dans un parti politique. C’est une activité publique, politique, ce sont des prises de position. Quand on est maire par exemple, on doit mener la politique de la commune. D’ailleurs, on aura à faire à des hommes politiques sur le terrain. On a vu des présidents ici qui ont fait des coups d’Etat et qui ont dit qu’ils ne font pas la politique mais, ce sont des partis politiques qui les ont enlevés. C’est pour dire que les candidatures indépendantes sont bien théoriquement mais, dans la pratique, ceux qui les demandent risquent d’être déçus. La politique a ses roses et ses ronces, il faut faire avec ».

Soumane Touré du PAI



« La Constitution dit que ce sont les partis politiques qui doivent animer la vie politique nationale et non des individus. Les candidatures indépendantes sont donc anticonstitutionnelles. Nous sommes dans un régime de partis. D’ailleurs en son temps, nous nous sommes opposés à l’entrée de la société civile dans la CENI et ses demenbrements. Nous avons dit qu’on ne peut que seulement leur donner le statut d’observateur. Puisque la CENI , c’est l’affaire des partis politiques. Avec le système des scrutins de liste, il est difficile d’accepter les candidatures indépendantes. La question des candidatures indépendantes n’est pas nouvelle. L’expérience des «Indépendants de Kaya» avec Moussa KARGOUGOU qui a quitté le RDA est une preuve que les candidatures indépendantes ne sont pas une bonne chose ».

L’hebdomadaire San Finna a une position assez tranchée sur le sujet des candidatures indépendantes. Lisez ce qu’il a écrit dans son n°355 du 20 au 26 Mars 2006 :
« Si par exemple, il est vrai que les politiques ont échoué à la tête des communes comme cela est matérialisé ainsi qu’il suit dans l’ Adresse des Centrales syndicales («..le bilan de la gestion des maires et des conseils municipaux n’est nullement reluisant : lotissements mal conduits, détournements par des élus locaux, besoins des populations non pris en compte.»), il convient de situer, et les responsabilités et les dimensions de cet échec. Et là, si le constat devait se faire de façon inclusive, on ne pourrait éviter de souligner que toutes les mairies étant CDP ou affiliés (sauf une, Koudougou pour ne pas la citer et pour laquelle les populations ont constamment soutenu leur maire à la différence des autres cas), c’est le pouvoir qui est le responsable principal de cette situation et qui en tant que tel devrait en supporter l’essentiel du désaveu. Passer sous silence ce fait et estimer que tous les politiques ayant échoué, il faut des « indépendants » pour balayer les communes, relève d’une analyse qui n’intègre pas cette négation permanente du droit des partis par le pouvoir qui joue grandement dans leurs difficultés mais c’est surtout faire une analyse parcellaire qui pourrait très bien nous affubler, si on n’y prend garde, de « balayeurs » à balayer, dans nos communes urbaines et rurales ! »

L’hebdomadaire Bendré du 19 mars 2006 explique la position de Salif Diallo qui est contre les candidatures indépendantes. C’était à l’époque où on disait qu’il avait exigé que tous les responsables des groupements Naam s'alignent derrière le CDP : « A en croire Monsieur Salif Diallo, le champ politique est bien un domaine à part, réservé aux seuls politiques et aux politiciens et dont l'accès est interdit à ceux qui ne répondent pas totalement à ces noms. Autrement dit, les associations, les ONG et autres structures qui s'identifient comme des acteurs du développement tels les Groupements Naam n'y sont pas les bienvenus. Ces derniers donc devraient prendre leurs distances avec la chose politique ou au moins observer une certaine neutralité envers le combat politique et électoral ».

Les propos de Toussaint Abel Coulibaly de l’UPR, sont clairs : « La demande du MBDHP est une démarche constitutionnelle, la Constitution étant par essence ce qui régit le fonctionnement de la République. Je n’ai aucune objection à faire quant à l’initiative du MBDHP en tant que telle. Mais je suis contre (..) D’abord je crois qu’on a déjà suffisamment de partis politiques. On parle de la centaine. Pour autant, il n’y a pas 100 projets de société si au-delà de ça, on doit avoir des candidatures indépendantes, ça ne fera pas sérieux » (San Finna n° 392 du 4 a u 10 décembre 2006).

Quant à Evariste Konsimbo du Cercle d’Eveil, il estime que « ..Ce ne seront pas les candidatures indépendantes qui faciliteront l’enracinement de notre démocratie. Il faut aboutir à des réformes pour permettre à l’opposition républicaine de jouer son rôle sinon

actuellement, tout est grippé. On aura beau faire des élections pendant 1000 ans dans ces conditions, ce sera peine perdue. La priorité, c’est la résolution de ce type de problèmes. Le fait est qu’actuellement il y a de grands riches proches du pouvoir mais qui ne bénéficient pas de la coopération des caciques du CDP et l’impression que j’ai, c’est que beaucoup de ces gens font pression pour pouvoir enter et marchander leurs candidatures. Non, moi je pense qu’il faut que les conditions pour qu’il y ait une opposition républicaine soient établies pour sauver notre démocratie. C’est vrai également que certains membres de la société civile voient ça d’un bon œil mais si l’enjeu, c’est de pouvoir se positionner, c’est peine perdue. Je préfère qu’ils intègrent le parti au pouvoir ou un autre parti pour qu’on parvienne à faire la séparation entre société civile et partis politiques. On les voit venir d’autant que c’est une structure et pas des moindres qui veut prendre le devant de cette initiative. Si c’est eux-mêmes qui veulent se présenter, qu’ils créent leurs partis politiques ou qu’ils rejoignent d’autres partis qui existent déjà. De toute façon, si c’est eux qui veulent être élus, ils seront dans l’impossibilité de se prévaloir du titre de société civile. En tout cas, je ne vois pas ça d’un bon œil ! » (San Finna n° 392 du 4 au 10 décembre 2006).

Il faut dire par ailleurs que les partisans du Non estiment également que l’argument selon lequel le peuple serait là, veillant au grain pour éviter des générations spontanées d’Indépendants mal préparés à la politique, ne tient pas la route car on ne comprendrait pas pourquoi ces mêmes citoyens n’ont pas été en mesure de remonter les bretelles des Politiques qui se sont si lamentablement égarés.

Le pouvoir, grâce à ses moyens financiers, institutionnels, médiatiques, diplomatiques, a favorisé l’émergence de personnalités qui ne se réclament pas forcément et ouvertement du parti politique majoritaire ni de l’opposition. Ils pourraient être amenés, dans la perspective de combattre la crise d’usure que vit le parti majoritaire voire même dans l’optique de préparer une alternance interne, de jeter dans l’action politique ces femmes et ces hommes qu’il aura ainsi préparés pour aller à la conquête, sinon à l’achat du suffrage populaire.
D’un autre côté, il existe aussi des candidats indépendants potentiels, comme nous l’avons souligné, qui ont fourbi leurs armes dans le cocon des Directions d’Etat, des ONG de défense des droits humains et autres associations, des médias, des opérateurs économiques, des syndicats.. et qui ayant bénéficié des subventions et autres aides internationales (que n’ont pas eu les partis politiques engagés dans la lutte active avec tous les risques afférents) sont maintenant en état financièrement d’aller aussi à la conquête ou à l’achat des suffrages sans s’embarrasser des structures partisanes.
Les adversaires des candidatures indépendantes soutiennent par ailleurs que ces potentiels candidats qu’on dit déjà préparés à assumer leur mission, ne se sont pas jusqu’à preuve du contraire, véritablement révélé de telle sorte que les populations puissent s’identifier en eux. Dans d’autres pays, on voit surgir des hommes comme Nicolas Hulot, feu François Xavier Vershave, Muhammad Yunus.., qui ont, par des actions significatives entrepris en dehors de tout cadre partisan, montré leurs compétences. On n’en voit pas au Faso qui puissent véritablement se targuer de telles qualités parce que beaucoup de ces soi-disant Indépendants ont œuvré dans les partis politiques souterrains ou en tant que pions du parti au pouvoir. Il n’est pas très élégant, après avoir évolué encagoulés, de vouloir obtenir des acteurs politiques qu’ils condamnent la votation d’une loi pour leur permettre de venir chez eux, à leur place et animer le jeu politique. S’ils sont si valeureux, qu’ils se transforment en parti politique pour en accepter tous les risques et gagner à la peine sur le terrain, leur mandat. C’est ce que Evariste Konsimbo du Cercle d’Eveil a en quelque sorte exprimé récemment lors de l’émission sur Canal 3.



Enfin, les opposants aux candidatures indépendantes écartent l’initiative engagée par le MBDHP en soutenant qu’il est d’autres domaines qui auraient dû les solliciter et mettre à l’épreuve leur désintéressement : c’est par exemple la question de l’impunité. Une pétition pour qu’on juge le dossier Norbert Zongo, pour qu’on obtienne l’indépendance de la justice, une pétition pour régler les problèmes autrement plus graves qui existent au niveau de l’éducation, de la santé comme au niveau de la sécurité, aurait été beaucoup plus crédible.


III. LE CAMP DU « OUI MAIS A CONDITION QUE …….. »

Mais comme nous le disions, on ne peut pas enfermer le débat autour des candidatures indépendantes entre les seuls protagonistes du oui et du non. Il y a aussi un camp en a qui a une approche plus nuancée et dont les arguments ne manquent pas non plus de pertinence : c’est le camp du oui mais à condition que….
Pour ce camp, les candidatures indépendantes ne doivent pas être écartées du revers de la main et être considérées comme incompatibles avec la démocratie. Si tel était le cas, des pays où ces candidatures ont été acceptées, seraient actuellement des champs de ruine pour la démocratie. Nous en sommes loin. Au Niger par exemple, cela a été accepté au niveau présidentiel. Au Burkina Faso, il en est de même au niveau présidentiel. En Mauritanie, malgré le tollé général provoqué par les candidatures indépendantes, le pays n’a pas pris feu ; les élections se sont déroulées normalement et même s’il y a une entrée en force des indépendants, les partis politiques restent dominants.
Par ailleurs, on ne peut pas nier qu’il existe justement, en raison des données de la vie partisane, des citoyens qui sont attirés par la chose publique mais qui sont rétifs au carcan des partis politiques. Les candidatures indépendantes peuvent donc enrichir le débat politique mais s’il faut y faire droit, peut-être faudrait-il l’envisager de façon sélective, au cas par cas. L’instaurer de façon intégrale aux présidentielles, législatives, municipales pourrait aboutir à un effet désastreux comme beaucoup effectivement ne manquent pas de le souligner. Dans un pays comme le nôtre, où l’on dénonce déjà l’entrée intempestive de certains opérateurs économiques, hommes de main, d’origines diverses dans les conseils municipaux par le truchement des partis politiques, on voit poindre déjà des problèmes et des risques de dénaturation des termes de la lutte politique. Si le phénomène devait être ouvert, avec l’autorisation reconnue de se présenter à titre individuel, ce serait la bérézina démocratique. En ouvrant la vanne pour la création des partis politiques, on se trouve quasiment en situation de violation de la Constitution dans son article 13, qui interdit les partis régionalistes, ethnicistes.. . Qu’est-ce que ce sera avec les candidatures indépendantes ? On ne votera plus pour un projet de société mais on votera pour un Gourounsi, un Dagara, un Mossi, un Peulh… Et les thèmes de campagne, les moyens de motivation, contrairement à ce qu’avancent les partisans des candidatures indépendants, ne voleront pas haut mais plutôt en rase-mottes ce d’autant qu’à ce stade-là, au niveau des circonscriptions électorales primaires, ce ne sont pas toujours des références intellectuelles qui détermineront la préférence des électeurs.
La corruption déjà agissante connaîtra un coup de fouet parce que livrés à eux-mêmes, les candidats feront flèche de tout bois pour pouvoir élire et ce sera à celui qui allongera le plus d’argent, qui achètera le plus d’électeurs. Au lieu que le jeu politique favorise le processus d’institutionnalisation, c’est l’émiettement du pouvoir, sa personnalisation, sa patrimonialisation qui seront au rendez-vous.
Mais surtout, si l’on doit choisir de généraliser les candidatures indépendantes, il faut par conséquent, et là c’est une condition sine qua non comme on dit, balayer dans la maison avant d’en ouvrir la porte aux nouveaux arrivants. Ces Indépendants viennent dans un milieu politique encombré, pollué, ayant un cadre et des règles de jeu impropres à valoriser la saine

pratique démocratique. Dans le système majoritaire qui caractérise notre modèle démocratique et qui oblige à une spécification entre majorité et opposition, les règles ont été embrouillées à cause de la permissivité du pouvoir, de ses ingérences dans la vie partisane aux fins de récupération des partis ou de greffes dans l’opposition, de partis qui n’ont d’opposition que le nom. On ne sait plus aujourd’hui qui est de l’opposition et de la majorité avec les partis politiques qui, tout en soutenant le programme présidentiel qui est celui du CDP, tout en participant au gouvernement après avoir battu campagne pour le chef de l’Etat, n’en finissent pas moins de se réclamer de l’opposition. Et on voit la sainte pagaille que cette situation crée au niveau des structures électorales comme la CENI qui est bâtie sur une représentation tripartite égalitaire : majorité, opposition, société civile. Lorsque des partis politiques qui se réclament de la société civile et de l’opposition sont en fait inféodés au parti majoritaire, cela rompt la poutre maîtresse sur laquelle est bâtie la CENI , c’est-à-dire l’indépendance.
Pour que les Indépendants fassent leur entrée politique, il faudrait revoir la machine de fond en comble de même que la pratique politique si l’on doit toujours rester dans le cadre du système majoritaire où le gagnant, c’est-à-dire la majorité prend tout laissant le perdant, c’est-à-dire l’opposition se préparer pour prendre sa revanche. Il faudrait alors que l’on donne un contenu aux Indépendants, qu’on dise par rapport à quoi ils sont indépendants et qu’on sache dans quelles conditions ils sont indépendants dans l’opposition et indépendants dans la majorité car on ne saurait leur donner la qualité d’Indépendants absolus par rapport aux idéologies, par rapport aux partis politiques, par rapport à la majorité et à l’opposition. Cela ne ferait que rajouter de la confusion à la confusion.
Ils viennent soi-disant parce que les partis politiques ont failli et qu’en fautant, ils ont fragilisé la démocratie alors qu’en fait, c’est parce que la démocratie a été dévoyée que les partis politiques ont été anémiés. Il faut mettre l’accent sur ce travail de refondation dont on souligne aujourd’hui à tous les niveaux, l’implacable réalité. Ni au plan national ni au niveau des partenaires techniques et financiers, on ne peut contester aujourd’hui que nous sommes arrivés à une impasse (politique, économique, sociale…) à cause de la mal gouvernance. Et cette mal gouvernance n’est pas, à ce qu’on sache, de l’entière et de la totale responsabilité des partis politiques. Tout au contraire ! L’Union africaine a fait le constat que le processus démocratique en Afrique est bloqué parce qu’il y a des violations de la Constitution et qu’il faut nécessairement une Charte de la démocratie et de bonne gouvernance pour l’Afrique. Ce projet de charte sera d’ailleurs abordé au sommet de l'UA devant se tenir à Addis Abeba en janvier 2007.
Ouvrir la vanne des candidatures indépendantes sans faire ce que recommande l’UA, un travail de refondation qui aboutirait à l’adoption d’un traité qui sera ratifié, ce serait appliquer un cautère sur une jambe de bois. Voilà pourquoi en définitive, l’initiative aurait été beaucoup plus sympathique, plus recevable, si elle avait visé à tout le moins, ce travail de refondation pour remettre la démocratie sur les rails, assainir le cadre d’expression et les conditions du jeu politique avant d’être avancé. Sinon, les candidatures indépendantes, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire !
Ce point de vue-là trouve aussi ses partisans en Afrique et au Burkina Faso.
Le Président de l’UFP, Mohamed Ould Maouloud, s’est confié sur la question au journal Nouakchott Info Quotidien : du 20 mars 2006 (http://transition.ufpweb.org/ce385/interv/interv_mld.htm) : « Évidemment nous sommes solidaires de la position des partis qui ont réagi contre l'introduction des candidatures indépendantes au niveau des municipales et qui essaient d'empêcher que cela ne soit le cas aussi pour les législatives. La nuance que nous apportons par rapport à d'autres c'est que nous considérons que c'est une question d'opportunité politique. Nous pensons qu'au début et comme nous venons d'une période de politisation tribaliste à l'excès à cause de la pratique du parti Etat qui avait fondé toute sa stratégie et tout son système sur le

clientélisme tribaliste, il est mauvais d'ouvrir la voie aux candidatures indépendantes à ce stade parce que les gens risquent de reprendre les mêmes réflexes en se présentant dans le cadre de leurs groupes, de leurs tribus et donc les compétitions s'ouvriront entre les tribus, clans. Alors que si ces candidatures s'inscrivent dans le cadre de partis politiques, même si, dans le fond, la motivation de tel candidat ou de tel autre reste étroite, c'est quand même, pédagogiquement, un début d'apprentissage pour les électeurs d'avoir à défendre un projet politique, un programme, à s'inscrire dans un projet national plus large que leur village, leur commune, etc. Pour les municipales, comme il s'agit d'intérêts locaux, les candidatures indépendantes ne sont pas excessivement dangereuses mais là où c'est risqué c'est d'avoir un parlement constitué au tiers de candidats indépendants qui n'ont pas de projets spécifiques à défendre et qui peuvent donc créer l'instabilité totale au niveau du Gouvernement. Nous venons d'une situation d'instabilité et nous risquons de créer institutionnellement une situation d'instabilité, ce n'est pas à faire ».

L’Observateur du 30 octobre 2006 souligne que le bien connu professeur de droit, Luc Ibriga, a une position mitigée sur le sujet :« Mais de l’avis du conférencier, si au niveau local les candidatures locales se justifient, quand il s’agit des législatives, il faut que le vote soit réservé aux formations politiques ».
On sait aussi au Faso que le truculent député Mahama Sawadogo donne comme réponse à la question des candidatures indépendantes : « Oui mais » : « Si du point de vue du principe les candidatures indépendantes peuvent se justifier, du point de vue du mode de prise de décisions des assemblées élues, ces candidatures ne sont pas efficaces ». (Le Pays du 10/10/ 2006).
Pour savoir l’opinion de certains partis d’opposition, nous pouvons lire avec intérêt, dans
L’Opinion 441 du 22 au 28 mars 2006, la réponse de Me Sankara de l’UNIR/MS. La position de Me Yaméogo de l’UNDD est répercutée dans l’Observateur Paalga du 4 décembre 2006.
Le point de vue de Me Benewende Sankara, d’abord : « Je suis d’accord pour les candidatures indépendantes au niveau des élections communales. Dans le processus de décentralisation, je suis parfaitement d’accord que l’on puisse dans la commune permettre à des citoyens d’être élu dans leur milieu, parce que dans ce cas, ils peuvent faire un travail consensuellement accepté. Mais au niveau provincial pour les élections législatives, les partis politiques doivent rester des références pour permettre au député qui sera élu d’appliquer un programme du parti. Dans l’idée des candidatures indépendantes, il faut aller progressivement. Il y a tout de même des inconvénients même si dans le principe je suis fondamentalement d’accord. Les risques sont tellement énormes qu’il faut être prudent et aller progressivement. Avec le processus de la communalisation, cela permet de corriger et peut être d’arriver aux candidatures indépendantes ». Et à la question des risques, il expliquera « Le risque évident, c’est d’abord le fait qu’on dit que tout homme qui a le pouvoir est tenté d’en abuser. Si vous choisissez quelqu’un, indépendant parce qu’il a une assise sociale ou parce qu’il a l’argent, c’est pas évident qu’il ai un programme a priori. Vous l’avez élu simplement pour des conditions qui peuvent être subjectives. Le 2e risque est que, on peut de se retrouver dans un état où avec la multitude d’élus, on ne sait plus exactement quel est le chemin emprunté. Or l’Etat s’il aspire à la cohésion nationale doit avoir au moins un chemin, une orientation. Cela est important dans le choix des représentants de l’Etat. C’est tout un ensemble de questions qu’il faudrait au préalable cerner avant d’opter pour les candidatures indépendantes. Je pense enfin que candidature indépendante ne rime pas avec forcement l’existence de parti politique. En l’Etat actuel de notre constitution, c’est le parti politique seul qui est habilité a animer la vie politique. Le débat est lancé et il appartient aux citoyens de l’enrichir ».



Me Hermann Yaméogo de l’UNDD : « La question des candidatures indépendantes a été évoquée. Les membres présents ont estimé que les conditions légales et règlementaires en vigueur pour être électeur et éligible ont été arrêtées en conformité avec les dispositions constitutionnelles et que par conséquent l’argumentation selon laquelle la non-généralisation des candidatures indépendantes à tous les niveaux de consultations, serait une violation de la loi fondamentale, résulte d’une mauvaise lecture des modalités de mise en œuvre de la Constitution. Ils ont par ailleurs débattu des difficultés techniques auxquelles on pourrait avoir à faire face pour l’organisation des scrutins devant une explosion de candidatures indépendantes à tous les niveaux (confection du bulletin unique, représentation des candidats dans les bureaux de vote, intervention dans les médias…). Pour les membres du BEN cependant, ces candidatures indépendantes, qui existent déjà au niveau présidentiel, ne sont pas un mal en soi si elles sont entrevues de façon ciblée en fonction du substrat ethnique, sociologique.., hétérogène du pays. Le souci ici a été en particulier de ne pas exacerber les réflexes identitaires dans un pays où l’affiliation nationale n’est pas encore bien caractérisée. Mais en tout les cas, les candidatures indépendantes, et c’est ce qui a été retenu, ne sauraient être envisagées sans le préalable de l’assainissement du cadre de vie démocratique qui rend actuellement impropre le jeu politique pour tout impétrant, qu’il s’agisse des partis ou des potentiels Indépendants» (Communiqué du BEN de l’UNDD du 1er décembre 2006 en ligne sur le site www.undd.org) .

CONCLUSION

Les candidatures indépendantes, on peut le dire, souffrent d’une faiblesse de motivation. Il y a en tout premier lieu, comme on l’a relevé, l’accusation non démontrée de la responsabilité des partis politiques dans la crise de la démocratie. On peut dire que si déjà, à ce niveau, l’argument des partisans des candidatures indépendantes est démonté, leur initiative coule à pic car cela ne peut qu’obliger à faire la recherche des vraies responsabilités de la crise de la démocratie, et on se rendrait compte a contrario qu’il faut réhabiliter les partis politiques, leur permettre de jouer véritablement leur rôle. On se rendrait compte que s’il y a crise de la démocratie, c’est parce qu’on a méconnu le droit des partis, qu’on leur a fait une guerre à outrance, leur faisant vivre des putschs, des débauchages de leurs militants et élus pour qu’ils ne puissent pas se renforcer, s’institutionnaliser. L’argumentation des Indépendants souffre aussi de motivation parce qu’on ne comprend pas, à un moment où la démocratie se construit aussi sur des catégorisations, que l’on veuille disperser voire même engloutir la catégorie des partis politiques. Pourquoi ne voit-on pas des croisades en œuvre pour demander la fin du monopole des syndicats sur le monde des travailleurs ? On pourrait soutenir par exemple que les partis ont des revendications globales qui intéressent tant la vie politique, économique que sociale et que partant, ils peuvent aussi défendre les intérêts catégoriels. Dans la même optique, on pourrait défendre l’idée selon laquelle la poutre maîtresse de la lutte des partis, ce sont les droits de l’homme, ce sont les libertés publiques et démocratiques et que, partant, ils ont aussi un droit de regard sur les droits humains qui sont actuellement le monopole des mouvements de droits de l’homme. Pourtant, qu’il s’agisse des syndicats, des mouvements des droits de l’homme… , il ne viendrait à l’idée de personne de contester leur monopole. Pourtant, à y regarder de plus près, ils ne sont pas au Burkina Faso et ailleurs, exempts de critiques ; ils n’ont pas en tout point rempli sans critiques leurs obligations.
Non seulement les motivations ne sont pas convaincantes mais l’observation de leur évolution sur le terrain confirme la légitimité de la suspicion dont les candidatures indépendantes sont l’objet. Il arrive très souvent que les candidats indépendants ne se découvrent la vocation d’indépendant que par défaut, parce qu’ils ont été refoulés dans des partis politiques, et le pire de tout cela, c’est qu’après avoir décrié les partis politiques, ils se muent le plus souvent en …… partis politiques !
Le processus en cours en Mauritanie en est tout à fait significatif. On sait que les Indépendants sont en fait les membres du parti unique de Ould Taya qui ont préféré ne pas se présenter sous l’étiquette du parti afin de ne pas amoindrir leurs chances. Mais rien ne dit qu’ils ne se rapprocheront pas d’un parti ou qu’ils ne se convertiront pas en parti politique. La tendance est d’ailleurs, comme nous l’avons relevé, dans l’air du temps.

Au total, sauf tremblement de terre, on peut dire en tout cas qu’il y a peu de chances que l’initiative soit validée par l’Assemblée nationale. Il peut se trouver quelques-uns au sein du parti majoritaire qui y soient plus ou moins favorables mais la tendance majoritaire ne se dégage pas en faveur des candidatures indépendantes pour le moment. Tant que la croisade n’est pas gagnée à ce niveau, elle ne peut qu’être perdue puisque sans la caution de ce parti, l’initiative ne peut pas être convertie en loi. Du côté de l’opposition représentée à l’Assemblée, on ne peut pas dire qu’il existe une position unanime qui se dégage ; la tendance dominante serait plutôt au oui mais.. Et lorsqu’on considère les arguments développés par cette troisième tendance, on ne peut que convenir que le temps n’est pas encore venu de légaliser ces candidatures indépendantes, sauf à le faire dans des proportions minimales qui resteront en deçà des attentes des initiateurs.