A partir du 17 mai 2006, l’homme de «l’immigration choisie» entame une visite peu banale en Afrique. Alors que la pré campagne bat déjà son plein en France, que l’affaire « Clearstream » développe ses métastases, Nicolas Sarkozy, dont la loi sur l’immigration choisie si détestée par les Africains est en discussion à l’Assemblée et sera votée ce 17 mai, se rend en Afrique pour convaincre les Africains que cette loi n’est pas ce qu’on en dit : voilà un défi qui donne une belle opportunité aux leaders et à l’élite africaine de dire ce qu’ils ont sur le cœur, de poser les questions essentielles au Ministre français (qui a programmé un déplacement calibré à travers trois pays qui se défendent pas mal dans le domaine de la démocratie) et de le prendre au mot par rapport à la détestable politique africaine de la France qui demande à être relue.
I. LE DEFI SARKOZIEN
Le périple africain en trois étapes de Nicolas Sarkozy apparaît
comme un défi de tous les dangers, de tous les calculs. Dans l’Hexagone,
où on a déjà le pied dans l’étrier de l’élection
présidentielle, il y a des évènements et des débats
qui agitent l’opinion : l’affaire Clearstream, la révolution
identitaire en mouvement qui a débouché sur une relecture de l’histoire
et favorisé un processus de réhabilitation de la communauté
« black » et de sa meilleure insertion dans la vie nationale. Pendant
que tout cela bouillonne comme dans une cocotte, le Ministre de l’Intérieur,
en dépit de la colère qui gronde chez les victimes de sa loi sur
l’immigration, décide comme ça d’aller leur faire
la causette ; randonnée africaine ne pouvait apparaître plus provocatrice.
Mais pour les mêmes raisons, qui donnent des accents de défi à
ce voyage, celui-ci apparaît comme une occasion rêvée pour
les Africains de poser leurs vrais problèmes et d’obtenir qu’ils
soient amplifiés au plan international.
Sarkozy est un constructeur d’opinions, un orfèvre de la gestion
médiatique qui marche surtout à l’énergie du défi,
pour tout dire au toupet. Après avoir réussi à faire passer
sa loi avec un plébiscite de plus de 70 % des Français, (la Gauche
comprise), s’il parvient en Afrique à faire avaler la pilule de
l’immigration choisie avec des acclamations à la clef, il aura
réussi l’impossible et marqué encore des points dans cette
course d’obstacles de la présidentielle. Tel qu’on le connaît,
il a déjà balisé les choses et apprêté les
médias pour immortaliser l’évènement ; il ne faudrait
pas le laisser jouer en solitaire et a capella ; il faudrait que les Africains
sachent entrer en scène pour profiter des feux de la rampe, pour emprunter
de son toupet afin de lui dire ces choses qui, comme on le dit en Afrique, rougissent
les yeux mais ne tuent pas. Ils auraient là une opportunité en
or pour briser ce sentiment de démission qu’ils offrent souvent
face à des évènements qui les humilient et qui accusent
le retard du continent.
C’est vrai que quelques députés maliens ont donné
le ton en demandant au Ministre de surseoir à sa visite au Mali ; c’est
bien mais ça ne suffit pas, et l’erreur serait de se perdre encore
une fois en vaines révoltes protestataires. Sarkozy accepte, lui, le
débat, se posant par le fait en interlocuteur décomplexé
sans peur et sans reproches ; de la même façon qu’il est
allé aux Antilles après ses propos au « kärcher »
pendant la crise des banlieues (et qu’il a même pu y séduire
un Aimé Césaire, excusez du peu !), il vient en Afrique après
sa loi sur l’immigration choisie ; il faut que les élites et leaders
africains acceptent cette espèce de défi singulier et qu’ils
aillent au fond des choses.
II. LE JEU DE LA VERITE
Il faut donc aux élites en tout premier lieu vider le débat sur
la question de la politique africaine de la France. Encore une fois, elle est
actuellement décriée et on ne compte plus les voix qui en demandent
la relecture, qui condamnent les principes qui la guident : maintien des accords
de défense post-coloniaux léonins avec présence de bases
militaires pour perpétuer la mainmise économique sur les pays
africains, accords de coopération militaire renforcés, interventionnisme
économique et politique avec les dérives au Rwanda, en Côte
d’Ivoire, au Togo, au Tchad…, instrumentalisation de la Francophonie
à des fins de continuation de la domination du continent, soutien passif
ou actif aux dictateurs qui fraudent, charcutent les Constitutions pour se maintenir
au pouvoir, pour mettre sous coupe réglée leurs pays et pour se
lancer dans des guerres de prédation à l’extérieur.
Nicolas Sarkozy doit se voir poser des questions de vérité. Que
pense-t-il de ces politiques au coût humain, économique, social,
infrastructurel lourd ? Les approuve-t-il, sinon entend-il sur ce plan se distinguer
également par la rupture et en quoi consistera cette rupture ? Si ces
questions sont posées, pour une fois, on aura apporté dans le
débat, à la veille d’une élection présidentielle
en France, des aspects intéressant le continent.
Si on regarde bien, au fond, Nicolas Sarkozy pourrait jouer là sur du
velours parce que, de tous les présidentiables, il apparaît comme
celui qui est le moins gêné aux entournures par une option de rupture
sur la politique africaine de la France. Si l’on prend par exemple Le
Pen, il ne faut pas s’attendre, quelles que soient les propositions positives
qu’il pourrait faire, qu’il y ait un coup de foudre entre lui et
l’Afrique : les pesanteurs idéologiques, historiques, sont trop
fortes. Qu’en est-il alors de la Gauche qui semblait la mieux placée
pour reformuler la politique africaine de la France ? Elle ne semble pas passionnée
par le débat. Est-ce parce qu’elle traîne des casseroles,
qu’elle n’a pas pu aller jusqu’au bout de la succession sous
bénéficiaire d’inventaire que nombre de Socialistes invoquaient
? On ne sait pas mais ces derniers ne parlent pas beaucoup sinon pas du tout,
sur tout ce qui se passe au Togo, en Centrafrique, au Tchad et surtout en Côte
d’Ivoire où leur solidarité aurait dû être plus
agissante. S’ils ne parlent pas, est-ce parce qu’ils ont d’autres
chats à fouetter ou qu’ils ne veulent pas vraiment chambouler ces
arrière-pensées qui fondent la politique africaine de la France
et qui pour certains, ne seraient pas étrangères à la promotion
de cette Gauche « caviar » dont on parle ? Ce sont des questions
que beaucoup d’Africains se posent, non sans dépit.
Que reste-t-il alors ? Certainement pas la Droite aux affaires qui est cause
de tous ces malheurs puisque c’est elle qui a amené à son
point d’exacerbation extrême cette politique au point de provoquer,
au corps défendant des Africains, un sentiment anti-Français en
maints endroits du continent. Des présidentiables qui ont des chances
de gagner, Nicolas Sarkozy apparaît, même étant de cette
Droite, comme le plus apte à se prononcer sur les changements radicaux
non pas par angélisme, non pas parce qu’il ira effectivement jusqu’au
bout s’il est élu mais parce qu’il surfe sur les idées
fortes, parce qu’il a une obsession de la différence et qu’il
aime oser. On l’a vu en plein esprit consensuel sur l’interventionnisme
français en Côte d’Ivoire, choisir de faire dans la différence.
Il ne faut pas voir seulement dans le visiteur celui qui a souffleté
les Africains avec sa loi sur l’immigration, il faut voir aussi celui
qui prône la politique de rupture et le prendre sur son terrain afin qu’il
montre en quoi sa rupture sera globale, en quoi elle intéressera la politique
africaine. Quelle occasion rêvée pour lui de le prouver et de conquérir
ainsi l’estime des Africains !
III. NE PAS METTRE LES PIEDS N’ IMPORTE OU
C’est dire qu’il est des sujets particulièrement brûlants
non seulement pour les Africains mais aussi pour le lobby « black »
en France (dont il ne cracherait sans doute pas sur le suffrage) que Nicolas
Sarkozy doit aborder et élucider à sa manière directe,
iconoclaste : c’est le rôle négatif de la France chiraquienne
dans la chute des valeurs éthiques et démocratiques en Afrique.
A force de soutenir les dictateurs, d’apporter sa caution à l’idée
chère aux autocrates que l’Afrique n’est pas mûre pour
la démocratie, elle a permis à des prédateurs de s’enkyster
au pouvoir et que la démocratie se dévoie. Que va dire en particulier
Nicolas Sarkozy au sujet de tout cela, des Constitutions que des chefs d’Etat
ont charcutées pour se pérenniser au pouvoir ? Ce sont des questions
qu’il ne peut pas élucider, lui qui en appelle au relèvement
moral de la France, qui en dénonce les dérives bananières.
Ce qu’il ne veut pas pour la France, le voudrait-il pour les Africains
? Mais sans doute, l’homme a-t-il déjà pensé à
tout cela. Son refus de se construire des relations et une image dans la Françafrique,
de se salir dans ses dossiers noirs, le choix non innocent des pays à
visiter (Bénin, Mali,e Libéria) constituent des signes que l’homme
a mûri sa politique africaine et qu’il ne semble pas vouloir mettre
les pieds n’importe où.
Au Bénin, les leaders et les intellectuels commettraient un délit
de démocratie en ne posant pas toutes ces questions de vérité
qu’attendent les Africains, à leur invité, et Nicolas Sarkozy
en y répondant, s’il est un homme de vérité, ne pourra
pas omettre l’hommage au président Mathieu Kérékou
qui a refusé de taillader dans la Constitution pour rester au pouvoir,
permettant une deuxième fois que l’alternance se réalise
dans son pays.
C’est au Mali que les questions de fond sur la coopération entre
la France et l’Afrique doivent être posées pour le compte
du Mali mais aussi de toute l’Afrique. C’est au pays d’ «
ATT » que la loi sur l’immigration choisie doit être décortiquée,
que Nicolas Sarkozy doit créer les conditions pour recueillir des Africains
leurs contributions à sa mise en œuvre comme il doit pouvoir y démontrer
à tous en quoi sa politique de rechange permettra de combler le gap entre
ce que la France tire notamment de sa mainmise sur les matières premières
africaines (particulièrement par le canal des accords léonins)
et ce que les Africains gagnent avec l’immigration choisie. Mais les leaders
et les intellectuels trahiraient la noblesse de leur combat pour l’avènement
de la démocratie et la mémoire de leurs morts s’ils n’amenaient
pas le présidentiable français à se prononcer sur la trahison
des engagements pris lors du Sommet de la Francophonie à Bamako en 2002
par rapport à la démocratie et notamment en expliquant la distance
prise par la France par rapport à cette déclaration historique.
Mais l’étape libérienne, pour concerner un pays qui n’est
pas de l’espace francophone (donc a priori moins concerné par les
problèmes de la Françafrique) ne sera pas la plus facile des étapes.
Il faudrait que Nicolas Sarkozy ait le courage d’un Helmut Kohl pour demander
pardon pour ce que la France a fait (ou n’a pas fait) et qui est cause
des guerres effroyables que le pays a vécues avant de les exporter dans
la sous région.
Au Libéria, où Nicolas Sarkozy arrive au lendemain d’une
visite de la présidente Ellen Johnson Sirleaf en Libye où elle
s’est fait tirer les oreilles parce qu’elle a laissé enclencher
le jugement de Charles Taylor, il lui faudra dire si oui ou non, sa France à
lui, telle qu’il la voit restaurée dans sa dignité, dans
sa grandeur, dans son leadership en matière de libertés, d’égalité
et de fraternité, entend lutter contre l’impunité et particulièrement
si elle entend encourager cette thérapie qu’attendent les victimes
libériennes et l’opinion en général du jugement de
Charles Taylor et de ses complices.
IV RESTER CIRCONSPECT VIS-A-VIS DU CHARMEUR D’ OPINION
Quelle charge de risques, d’exaltation et de défis, que cette tournée
africaine du Ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy ! S’il
ne vient pas seulement en Afrique pour s’enivrer des louanges des griots
et des vivats des foules ou pour seulement montrer que ce qui est fait est fait,
et bien fait, on le saura. En définitive, la réussite de sa visite
dépendra donc de sa capacité à abandonner la langue de
bois, à marquer sa différence avec la gestion passée pour
esquisser des solutions nouvelles et qui soient en adéquation avec l’attente
des élites africaines et surtout celle de la jeunesse du continent. Sa
rupture africaine doit se singulariser par une distance avec les dictateurs
africains et par la promesse d’aider à remettre la démocratie
sur les rails pour permettre aux pays africains de recouvrer la maîtrise
de leur souveraineté. Mais attention surtout à ne pas se faire
endormir par les belles paroles du « charmeur » d’
opinion ! C’est aux actes, à sa capacité à formuler
des propositions alternatives pour aider à réguler les flux migratoires,
à promouvoir des pôles de développement viables en Afrique,
qu’il sera jugé. Pour le moment, restons vigilants en engageant
le débat avec cet homme qui reste celui qui a amené son pays à
se recouvrir de ses frontières avec le manteau de l’immigration
choisie.
Ouagadougou, le 15 mai 2006
Mathieu N’Do
Secrétaire général à la communication
Porte Parole de l’UNDD