Me Hermann Yaméogo, Président de l’UNDD : “Il y a un intérêt politique et économique à renouer le plus rapidement avec la Côte d’Ivoire”

FRATERNITE MATIN du 20 Février 2007


Le président de l’Union nationale pour la démocratie et le développement (UNDD) fait le tour de la situation socio-politique nationale et internationale. C’était avant l’ouverture du premier congrès ordinaire de son parti qui a eu lieu le 10 février à Ouaga.

Me Hermann Yaméogo, quelle est votre lecture de la sortie de crise en Côte d’Ivoire au moment où la capitale burkinabé, Ouagadougou accueille les discussions entre les protagonistes ivoiriens et que votre Président, Blaise Compaoré est désigné comme facilitateur ? Surtout quand on sait tout ce qui a été dit sur les relations entre les deux Etats durant cette crise.
Pendant 4 ans, les «docteurs» internationaux auxquels on a eu recours pour soigner la Côte d’Ivoire de son mal n’ont pas pu la guérir parce qu’au fond, ils ne le voulaient pas. Mais malgré les faux diagnostics, les fausses médications, le malade a développé ses propres résistances et a survécu. Il y a un proverbe de chez nous qui dit que tant que Dieu n’a pas tué, aucun roi ne peut tuer.
Devant l’échec de la médication au plan international, on en vient maintenant aux docteurs nationaux afin qu’ils auscultent le malade pour prescrire les vrais remèdes avec l’aide d’un docteur étranger qui connaît bien le mal ivoirien et qui a intérêt à le guérir pour faire oublier qu’il a aidé à inoculer le virus. Or, je dois dire qu’en venant vendre son mal à Ouagadougou, la Côte d’Ivoire a frappé à la bonne porte. Je veux même croire que tout ce temps consacré à la médiation et ce climat de difficulté (et même de mystère qui enveloppe ces discussions, mettant à cran la patience de plus d’un !) pourraient n’être qu’une sorte de mise en scène pour donner le change, du suspense et convaincre que la médiation était loin d’être jouée parce que dit-on, les Forces nouvelles ne seraient que le bras armé de Blaise Compaoré !
Mais qu’importe l’enveloppe, l’essentiel, c’est qu’à l’ouverture, le cadeau de la paix nous transporte tous de joie.

Au-delà de la mission de facilitation, peut-on percevoir une voie pour la réconciliation entre les deux pays et les deux Chefs d’Etat?
Oui, absolument. Et il y va non seulement de l’intérêt de nos deux pays, mais aussi de celui des deux chefs d’Etat, burkinabé et ivoirien. La crise a été démystifiée. Présentée au début comme la seule conséquence d’un accès de xénophobie des populations de souche contre les étrangers, le temps a fini par révéler qu’on avait affaire à une tentative de déstabilisation pour placer à la tête de l’Etat une équipe plus obéissante vis-à-vis de l’ancienne métropole. Cela a permis à des rebelles, parrainés par des pays voisins et étrangers au continent, de se livrer à des prédations sur le patrimoine ivoirien. Au Burkina Faso en particulier, les populations reviennent de leur méprise première et comprennent que le Djihad auquel on les invitait n’avait pas pour but de voler au secours des Burkinabè en danger en Côte d’Ivoire, mais de piller les richesses de ce pays. Cette prise de conscience s’impose aussi au plan international où les soutiens politiques et diplomatiques éprouvent de plus en plus de difficultés à en empêcher la manifestation. D’où l’urgence de décrocher au plus vite en allant vers la paix.
A la vérité, personne n’est dupe. Laurent Gbagbo, en offrant à Blaise Compaoré la médiation dans cette crise, lui offre en réalité une sorte de porte de sortie. Il ne peut que l’emprunter parce que les contraintes internes et externes l’y obligent. Et c’est tant mieux, encore une fois, pour les deux peuples.

L’espoir que vous manifestez pour le règlement de cette crise est réelle, mais n’existerait-il pas des facteurs à même de bloquer ce processus de paix?
Il ne faut pas se le cacher, ces facteurs existent mais ils ne semblent plus présenter de nos jours, la même puissance de blocage que dans le passé. Sinon, ces dissidents militaires, dont on dit qu’ils seraient au Burkina Faso, pourraient constituer une hypothèque pour une médiation réussie. Voilà pourquoi, nous demandons pour ce qui nous concerne, un règlement global de la crise qui appelle ces hommes en rupture de ban avec leur armée, dans la médiation. L’autre problème que nous avons déjà relevé, c’est celui intéressant la régulation des flux migratoires et la promotion de pôles de développement dans la sous-région pour encourager une intégration moins déséquilibrée de l’espace sous-régional. Ce sont là des options inscrites dans l’Accord de Marcoussis qu’on n’exploite pas suffisamment de mon point de vue.

Pensez-vous que ce souci de sédentariser les populations par des programmes économiques devrait être pris en compte dans le dialogue direct?
Il serait sage de prendre ces aspects en compte et c’est dans l’intérêt aussi des deux populations. Parce que si les Burkinabè vont en masse en Côte d’Ivoire et que les Africains vont en masse en Europe, c’est parce que dans leurs propres pays ils n’ont pas d’emploi et que peut-être les mesures sécuritaires manquent. Si on scelle seulement la réconciliation sur les questions politiques et militaires en laissant de côté les questions démographiques, économiques et sociales, on court le risque de piéger la médiation avec des bombes à retardement. Il importe donc de prendre en compte, de mon point de vue, cet aspect des choses dans le dialogue direct.

Les deux Chefs d’Etat peuvent-ils, à eux seuls, envisager un tel accord dont la mise en œuvre nécessite un financement lourd ? Déjà, l’Union européenne entreprend des efforts en direction du Mali et du Sénégal pour freiner l’immigration.
Je ferai remarquer que ce sont les bailleurs de fonds eux-mêmes qui se sont proposés de financer la reconstruction de la Côte d’Ivoire et d’aider à discipliner les flux migratoires en encourageant un développement équilibré de la sous-région par la promotion de pôles de développement. Les deux chefs d’Etat ne feraient ici que demander le respect d’une parole donnée. Du reste, il est dans l’intérêt de la France et de l’Europe de stabiliser les populations africaines sur le continent. Des pays comme la France , l’Espagne, l’Italie s’y essayent mais il faudra bien qu’ils en viennent à une politique d’ensemble de l’Europe par rapport à la question de l’immigration et que l’effort tende réellement à traiter à la base ces vraies causes qui sont encore et toujours liées à l’insécurité, au manque d’emploi, au commerce inéquitable, au manque de démocratie…

Des gens se sont enrichis durant la guerre en Côte d’Ivoire. Ne craignez-vous pas qu’ils puissent constituer un obstacle au retour de la paix dans le cadre du dialogue direct?
Des gens se sont effectivement enrichis à la faveur de cette rébellion et qui, pourraient être mécontents qu’on les prive de cette véritable mine d’or. Mais le peuple au nom duquel on a voulu la justifier, se rend compte aujourd’hui qu’il a été floué. Il fait les comptes et demande de plus en plus fort justice. C’est ce qui réduit les capacités de nuisance de ces mécontents. Ils sont d’autant plus en situation incommode pour s’opposer à la dynamique de paix qu’ils ont contre eux l’armée ; l’armée qui dès les premières heures, a exprimé son hostilité à tout conflit déclaré avec la Côte d’Ivoire et qui depuis, n’a fait que se démarquer de la politique de mercenarisation de l’Etat.

Quels sont vos rapports avec les dirigeants et leaders politiques ivoiriens ? Notamment le Président Laurent Gbagbo, l’ancien Chef d’Etat, Henri Konan Bédié, l’ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara, le secrétaire général de l’ex-rébellion, Guillaume Soro Kigbafori.
L’ancien Président Henri Konan Bédié est le parrain d’un de mes frères, un ami de la famille, un homme d’Etat avec lequel j’ai partagé des convictions. J’ai condamné le coup d’Etat dont il a été victime. J’ai connu l’ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara il y a longtemps et l’ai fréquenté quelquefois du temps où il était Gouverneur de la BCEAO à Dakar. C’est lui que le Président Félix Houphouet-Boigny a délégué pour assister à l’enterrement de mon père. L’un et l’autre sont de grands hommes d’Etat dont le concours sera précieux au relèvement définitif de la Côte d’Ivoire. Quant au Président Laurent Gbagbo, je ne l’ai connu qu’après le 19 septembre 2002 et depuis, j’ai admiré le combat courageux qu’il a engagé tout seul pour défendre l’indépendance et la dignité de la Côte d’Ivoire, mais aussi de l’Afrique.

Qu’en est-il de Guillaume Soro, leader des Forces nouvelles ?
Je ne le connais pas personnellement. Si évidemment j’ai désapprouvé qu’il ait bénéficié du soutien de nos autorités pour tenter de déstabiliser son pays et servir la cause de sa partition de fait, je pense qu’il est en train de se racheter avec cette adhésion à la politique de la main tendue. Il pourrait même, au cas où comme nous le souhaitons tous- la paix définitive-, bien s’en sortir puisque d’homme de main, il est en passe de se positionner aux premières loges. S’il joue toujours alors de perspicacité, avec le bénéfice de son jeune âge, il ira loin !

Interview réalisée à Ouagadougou par Paulin N. Zobo