Monsieur le Directeur de Publication de l’Obervateur Paalga

La lecture qu’a faite Zoodnoma KAFANDO (Z.K.) de « la thèse de l’UNDD » que j’aurais défendue au cours de l’émission « Parole de maire » du 20 avril dernier à la RTB et surtout les commentaires qu’il a développés à ce sujet dans la rubrique « Les Mercredis de Zoodnoma Kafando » de votre Numéro 6626 du Mercredi 26 avril 2006, appellent de ma part les mises au point et les réactions suivantes que je souhaite voir publiées au nom de mon droit de réponse. Je m’excuse par avance de l’éventuelle disproportion de ce droit de réponse d’avec l’article qui le génère; mais la sensibilité du sujet l’exige de ma part.

La « thèse de l’UNDD » selon Z.K.

Vous retenez « en substance », Monsieur Z.K., des propos du représentant de l’UNDD que je suis que « la communalisation a ceci de bien qu’elle permet aux régions, notamment nanties, de disposer des ressources produites dans leurs limites territoriales pour leur propre développement ». Plus loin, vous dites que la thèse de l’UNDD qui a retenu votre attention est grosso modo la suivante : « il y a un déséquilibre dans le partage des ressources nationales, se traduisant par le fait que des régions à fortes potentialités économiques se trouvent démunies parce que l’Etat, la seule main qui collecte les ressources est en même temps la seule main qui redistribue ».

Dans cette relation par vous de mes propos, je voudrais relever des inexactitudes qui s’apparentent à des déductions abusives et apporter davantage d’éléments pour votre propre jugement et celui de vos lecteurs.

Je réaffirme ici que ce qu’il y a de bien dans la communalisation est qu’elle permet aux régions de disposer des ressources situées dans leurs limites territoriales pour leur développement. En effet de par la loi, l’Etat a transféré aux Communes et aux Régions, un certains nombre de compétences sur un certain nombre de ressources dont la valorisation doit profiter d’abord à ces collectivités. Lors de l’émission, j’ai dit plus loin que cela mettait en conséquence les fils et filles de chaque région, ainsi que tous ceux qui y ont des intérêts certains, devant leurs responsabilités de valoriser pour ce faire ces ressources au profit de la communauté locale. Dans cette affirmation que je maintiens, vous me prêtez l’expression « notamment les régions nanties ». Elle fait sans doute partie de vos déductions abusives, car, pour quelqu’un de « bien au fait des questions d’aménagement du territoire » comme vous me qualifiez, je sais que les notions de ressources et de potentialités ont une dimension à la fois vaste et relative dans leur contribution au développement économique et social ; et que c’est donc cette relativité qui fonde l’élaboration d’un schéma national d’aménagement du territoire (SNAT) tel que prévu depuis 1984 par la loi portant réorganisation agraire et foncière.

En effet, l’élaboration du SNAT s’appuie sur les potentialités effectives et les spécificités des différentes régions du pays et permet de décider des investissements structurants, sur la base des avantages comparés, pour le développement socio-économique de la nation. En permettant de valoriser les potentialités de chaque région, le SNAT consacre le principe de la spécialisation régionale. Et ce sont donc ces spécificités régionales que les Conseils régionaux et municipaux, de toutes les régions et communes de ce pays devraient pouvoir valoriser, au-delà de ce que l’Etat a pu ou n’a pas pu faire jusqu’ici.
L’aménagement du territoire a donc l’avantage majeur de la transparence et de l’objectivité dans la définition et dans la localisation des grandes priorités d’investissements qui concourent au développement national. De ce point de vue il définit les bases d’un développement harmonieux (même s’il n’est pas forcément équilibré, en raison même des spécificités de chaque région du pays). Malheureusement, depuis 22 ans maintenant, il tarde à voir le jour ; et cela engendre les travers que plus d’un dénoncent aujourd’hui.
Quant au déséquilibre dans le partage des ressources nationales dont vous parlez, il s’agit là aussi d’un simple constat fondé sur des faits et des chiffres comme aiment bien nous les servir nos dirigeants. En effet, depuis qu’au Programme d’Ajustement Structurel (PAS) a succédé le Cadre Stratégique de Lutte Contre la Pauvreté (CSLP), l’un des principaux indicateurs de mesure de l’impact des politiques de développement, et donc des investissements (qui supposent des ressources, d’origine nationale ou extérieure), dans notre pays est l’incidence de la pauvreté sur les populations et son évolution temporelle.

Ce constat de déséquilibre dans le partage des ressources nationales a été livré à l’opinion en 2003 (il y a donc à peine 3 ans) par le rapport de l’enquête nationale sur les conditions de vie des ménages réalisée par l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD). En combinant quatre des principaux indicateurs de l’amélioration de la qualité de vie des populations que sont (i) ) l’incidence de la pauvreté [1], (ii) l’accès à l’eau potable, (iii) l’accès à la santé et (iv) le taux d’éducation (d’alphabétisation) de la population, ce rapport permet de regrouper les différentes régions du Burkina en trois classes[2]. Et dans la troisième classe, en queue de peloton, se retrouvent les régions de la Boucle du Mouhoun, du Sud-Ouest, du Nord et du Centre-Sud. Elles sont précédées juste à la queue de la seconde classe, par les régions des Cascades et du Centre-Est. Ainsi, paradoxalement, et exceptée dans une certaine mesure les régions du Nord et du Centre-Est, les trois autres régions du peloton de queue, bien que disposant d’un potentiel (je souligne le mot) hydraulique et agropastoral important, et de surcroît sont productrices de coton, sont celles dont qualité de vie des populations est la moins bonne du pays.

Qu’est-ce à dire ? Que la valorisation du potentiel interne de ces régions ou encore que les investissements « extérieurs » devant permettre de créer l’environnement nécessaire à cette valorisation ou alors de compenser la faiblesse du potentiel de ces régions, demeurent insuffisants pour permettre d’améliorer les conditions de vie de leurs populations.

Or jusqu’ici, l’Etat est demeuré le principal acteur, voire le seul, qui collecte les ressources nationales et extérieures en vue de tels investissements, les Régions ou Communes n’ayant jusqu’ici et dans leur grande majorité, aucune compétence pour le faire. L’exemple de la Commune de Ouagadougou démontre du reste cette même réalité, elle à qui a été concédée depuis 10 ans une partie des compétences de collecte et de réinvestissement des ressources situées dans son ressort territorial.

Vous mettez au compte de la « thèse de l’UNDD », et donc de mes propos, que « l’Etat choisit de pourvoir en infrastructures plus certaines régions que d’autres ». Bien que cela ne soit pas mon propos, alors même que les seules infrastructures ne sont pas suffisantes pour améliorer les conditions de vie d’une population, je soutiens qu’il ne s’agit nullement d’une thèse, mais d’un autre constat. En effet, la question de la répartition des investissements publics dans les différentes régions a été soulevée, courant Avril 2004, par des parlementaires dont je fais partie. En Avril 2006, le Premier Ministre, réagissant apparemment à cette critique, a soutenu que les investissements réalisés par l’Etat au cours de l’année 2005 ont été dirigés prioritairement vers les régions les plus pauvres. Mais il n’a pas pu fournir les données correspondantes lorsque les députés ont voulu en avoir précisions. L’incapacité du Gouvernement, depuis 22 ans, à faire adopter par la loi le schéma national d’aménagement du territoire permet en effet, dans de nombreux secteurs vitaux de l’économie, à des décideurs iniques de concentrer les investissements (pas seulement en infrastructures) dans les mêmes régions au nom du d’Etat. Je me propose, si besoin est, de revenir dessus avec des chiffres éloquents, en ce qui concerne par exemple la période 2002-2006.

La lecture et les critiques de la « thèse de l’UNDD » par Z.K.

Z.K estime que, « le hic selon cette thèse (de l’UNDD) c’est que les régions dépourvues d’infrastructures sont celles-là même qui comptent le plus dans la production des richesses nationales ». Moi, je constate tout simplement que :
- le potentiel de ces régions est élevé mais est insuffisamment valorisé ;
- il n’y a aucune contestation que certaines de ces « régions où il fait mal vivre » ont, pendant 20 ans au moins, été considérées comme les greniers de ce pays. Aujourd’hui, elles font partie des « gros producteurs » de coton, la principale culture d’exportation.
- les investissements publics réalisés dans ces régions au cours des 15 dernières années sont parmi les plus faibles, comparativement à d’autres régions.

Mon propos est donc que la mise en place des collectivités territoriales dotées de la personnalité morale et de l’autonomie de gestion mettra nécessairement les organes délibérants de ces régions, tout comme ceux des autres régions, face à leurs responsabilités de ne plus attendre tout de l’Etat mais d’amener les acteurs économiques locaux à reconnaître et valoriser les potentialités de leurs régions, quelles qu’elles soient.

D’après vous, Z.K., la « thèse de l’UNDD » verrait ainsi la communalisation comme « une panacée pour ces régions (supposées riches) qui pourront jouir des richesses qu’elles produisent, à l’abri de la main supposée inique de l’Etat ». Vous jugez par ailleurs « malséant de présenter l’Etat aux électeurs comme une institution inique qui les spolie au profit d’autres populations », ceci au nom du fait que « les fragiles fondements de l’unité nationale et de l’Etat-nation naissant pourraient en souffrir et l’UNDD elle-même par voie de conséquence ». Et de vous interroger plus loin « si ces régions aujourd’hui nanties, sans un quelconque coup de pouce de l’Etat, peuvent être viables »; En d’autres termes, vous dites « qu’il n’est pas évident qu’elles puissent se prendre totalement en charge dans l’hypothèse où l’Etat leur rétrocède leur dû ».

Ce jugement révèle sans aucun doute un certain état d’âme. Cependant, vous ne saurez manger votre piment dans ma bouche, en confondant, volontairement pour ce qui vous concerne, l’Etat à ces décideurs du moment dont l’iniquité crève les yeux. Dans le processus de transfert des compétences décidé par la loi, personne, pas même l’Etat (le vrai cette fois), ne saurait empêcher une région de « jouir de ses richesses », dès lors qu’avec ses organes délibérants, elle a la volonté de les mettre en valeur; il est en revanche du devoir de l’Etat de donner ce coup de pouce, de trouver en même temps la façon dont ces richesses pourraient contribuer au développement de toute la Nation et d’identifier les moyens et mécanismes d’une répartition équitable des produits issus de ces richesses ainsi mises en valeur. En attendant, et d’après les constats effectués plus haut, vous conviendrez que vos « régions démunies » ne sont pas les miennes car c’est dans vos « régions nanties » que les conditions de vie des populations sont les plus difficiles.

Du reste, en juillet 2004, je constatais dans l’Indépendant , sous le titre « intégration nationale, le ver est dans le fruit », que la gouvernance politique sous la IVe République avait progressivement emprunté au fond des traditions de gouvernance impériale propre à certaines sociétés de notre pays ; et que cette orientation donnée progressivement à la gouvernance politique s’était accompagnée d’une transformation toute aussi subtile des règles de la spécialisation régionale sur lesquelles les fondateurs de la Haute Volta et leurs successeurs avaient voulu bâtir le développement économique du pays. Aujourd’hui, il y a même des lobbies dont l’objectif est de s’assurer que la gestion du pouvoir d’Etat dans ce pays n’échappe plus jamais à certaines régions.

En réalité, et vous en conviendrez avec moi, dans un Etat pluriethnique et multiculturel comme le nôtre, la seule garantie de l’unité nationale est la bonne gouvernance politique et économique, qui suppose que :
- l’on valorise les différentes catégories de ressources là où elles sont, selon le principe des avantages comparés ;
- l’on veille à une redistribution équitable, même si ce n’est pas forcément équilibré, des produits ainsi tirés.

Quant à la fragilité de l’Etat-nation, il est loisible de constater que la Suisse est un petit pays multiculturel dont la nature de l’Etat est de type fédéral. Son environnement et ses conditions naturelles ne sont pas moins difficiles que ceux du Burkina (on ne peut y faire pousser plantes que 4 mois sur 12); mais elle a su forger dans sa diversité une nation moderne et riche. La Belgique aussi est un Etat fédéral qui a su valoriser des différences régionales au service d’un Etat moderne et fort. Plus proche de nous, il y a le Nigeria, à plus grande échelle, fermement attaché à son statut d’Etat fédéral, pour construire une Nation moderne et forte. Dans la façon dont nos gouvernants conduisent les affaires nationales, on ne devrait jamais perdre de vue cette dimension, y compris au Burkina Faso.

En somme, lorsque vous choisissez, Monsieur Z.K. de mettre plutôt l’accent sur « les risques, les inconnues et les dangers » de notre processus de décentralisation au point d’affirmer que la fièvre électorale corrompt bien de facultés de discernement, je peux comprendre vos préoccupations. De même, en choisissant ici de brandir le spectre de l’unité nationale en danger, vous confirmez en moi la nette impression de cette fébrilité si ce ne sont pas des tirs de barrage que tentent toujours d’ériger certains Burkinabé face à l’évocation d’une problématique qu’ils voudraient taboue dans ce pays: l’intégration nationale et son pendant le développement harmonieux des régions. Je crois pour ma part fermement aux vertus de la décentralisation que je souhaite poussée encore plus loin ; mais rassurez-vous, il n’y aura pas « trop de Présidents dans ce pays ». Enfin, j’affirme que le patriotisme au sens authentique du terme inclut nécessairement le régionalisme ; car je ne suis jamais arrivé à me faire à l’idée que l’on puisse se dévouer pour sa patrie en excluant l’amour et le dévouement pour son « coin », c’est-à-dire son village, sa commune, sa région…

Ouagadougou le 1er mai 2006


Fidèle HIEN
Député à l’Assemblée nationale


[1] Traduite par la proportion de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire ayant moins de l’équivalent de 250 F. CFA par jour.
[2] Je vous invite à consulter l’excellent dossier réalisé à ce sujet par votre confrère « L’Evènement » dans sa livraison du 10 janvier 2006 et intitulé « Le Burkina est pauvre là où il est riche ! ».